Julien   Lepage

J.  Lepage
Le petit Nicolas
Laurent Tirard
2009

Précédent
Suivant
Le petit NicolasDifficile de passer à côté de l'événement cinématographique de cette rentrée : Laurent Tirard s'attaque à l'adaptation du Petit Nicolas, ce monument de la littérature enfantine signé René Goscinny et Jean-Jacques Sempé. Cinquante ans après la création du personnage, le réalisateur de Molière réunit un casting de poids avec Valérie Lemercier, Kad Merad tout auréolé du succès phénoménal de Bienvenue chez les Ch'tis, et une troupe d'enfants inconnus. L'attente était considérable, l'inquiétude aussi : comment transposer à l'écran la saveur si particulière de ces récits illustrés ?

L'histoire, elle, reste fidèle à l'esprit des nouvelles originales. Nicolas, petit garçon modèle des années cinquante, coule des jours heureux entre ses parents aimants et sa bande de copains hauts en couleur : Alceste le gourmand, Geoffroy le fils à papa, Clotaire le cancre, Agnan le chouchou à lunettes. Mais voilà qu'un quiproquo vient bouleverser cette existence paisible. Surprenant une conversation parentale mal interprétée, Nicolas se convainc que sa mère attend un bébé et que lui, premier de la portée, finira abandonné dans les bois comme le Petit Poucet. S'ensuit une série de stratagèmes rocambolesques orchestrés par la petite bande pour empêcher l'arrivée du marmot, allant de la collecte d'argent pour engager un gangster jusqu'à la fabrication d'une potion magique inspirée d'Astérix ; clin d'œil appuyé au fait que les deux œuvres ont vu le jour la même année sous la plume de Goscinny.

Le scénario, coécrit avec Grégoire Vigneron et Alain Chabat aux dialogues, fait le choix de créer une intrigue unique plutôt que d'enfiler les sketches comme des perles. C'est une approche défendable, qui donne au film une structure narrative cohérente. Le problème, c'est que cette ossature manque cruellement de chair. L'histoire du présumé petit frère s'étire en longueur, répétant inlassablement le même ressort comique : Nicolas s'inquiète, échafaude un plan avec ses copains, le plan échoue, on recommence. Au bout d'une heure, la mécanique grince sérieusement. On peine à retrouver la finesse de l'écriture goscinienne, cette capacité à observer l'univers adulte avec le regard acéré de l'enfance. İci, tout est plus appuyé, plus télégraphié. Les dialogues, malgré la présence de Chabat, sonnent parfois creux, comme récités par des gamins qui voudraient bien faire plaisir à la maîtresse.

Du côté des personnages, on nage en pleine eau tiède. Nicolas est un gentil garçon sans aspérités, propre sur lui, bien coiffé, un peu trop lisse pour être vraiment attachant. Ses copains, censés incarner chacun un archétype, restent coincés dans leur fonction narrative. Alceste mange, Clotaire est bête, Rufus joue les durs, et c'est à peu près tout ce qu'on retiendra d'eux. Les dessins de Sempé parvenaient à insuffler de la vie à ces silhouettes d'encre et de papier ; le film, lui, les fige dans une rigidité de carton-pâte. Quant aux adultes, ils oscillent entre caricature et stéréotype : le père carriériste obsédé par sa promotion, la mère au foyer dévouée, le surveillant tyrannique, la maîtresse angélique. On reconnaît bien là l'univers de Goscinny, mais vidé de son impertinence et de sa tendresse malicieuse.

Ce qui frappe, c'est à quel point le film semble hanté par une nostalgie un peu poisseuse. Tirard reconstitue méticuleusement une France des années cinquante qui n'a probablement jamais existé : celle des lotissements impeccables, des enfants sages comme des images, des mères en tablier coloré et des pères en costume-cravate. Tout est tellement propre, tellement rangé, tellement consensuel qu'on en oublierait presque que les récits du Petit Nicolas étaient traversés d'une vraie subversion, d'une capacité à moquer gentiment l'ordre établi. İci, c'est davantage du côté des Choristes de Christophe Barratier qu'on lorgne ; d'ailleurs Gérard Jugnot fait même une apparition furtive en chef de chœur impuissant, comme pour mieux assumer la filiation. Cette France fantasmée, cette enfance édulcorée, ça plaira sans doute aux parents qui viendront chercher un peu de réconfort dominical, mais ça trahit l'esprit facétieux de l'œuvre originale.

Sur le plan technique, le film fait le boulot sans plus. Tirard filme sagement, avec une photographie léchée qui renforce cette impression de carte postale rétro. Les décors, soigneusement reconstitués, ont ce côté trop parfait qui évoque davantage le studio que la réalité. Le générique d'ouverture, avec ses dessins animés en papier plié, promettait pourtant une certaine inventivité formelle, mais le film retombe vite dans une mise en scène classique, voire académique. On aurait aimé plus d'audace, plus de fantaisie visuelle pour compenser la platitude du propos. La bande originale de Klaus Badelt accompagne tout ça avec une efficacité de commande, alternant thèmes guillerets et nappes nostalgiques sans jamais vraiment marquer les mémoires.

Côté interprétation, Valérie Lemercier et Kad Merad s'en sortent honorablement, même si on sent qu'ils sont bridés par un matériau trop sage. Lemercier parvient à insuffler quelques moments de vraie drôlerie à sa mère au foyer névrosée, particulièrement lors du fameux dîner avec le patron ; l'une des rares séquences où le film trouve enfin un rythme comique. Kad, qui avoue lui-même n'avoir découvert le personnage qu'en préparant le rôle, compose un père plutôt touchant dans sa maladresse, même si on l'a déjà vu plus inspiré ailleurs. Sandrine Kiberlain en maîtresse d'école douce et émotive détonne agréablement avec la vision plus sévère du livre, mais manque de scènes pour vraiment exister. Quant aux enfants, Maxime Godart en tête, ils font ce qu'ils peuvent avec leurs bouilles rondes et leurs costumes impeccables. Le problème n'est pas tant leur jeu que leur direction : on sent qu'on leur a demandé d'être mignons, spontanés, attachants, et du coup ils ne sont rien de tout ça, juste des gosses qui récitent sagement leur texte.

Au final, cette adaptation du Petit Nicolas illustre parfaitement les limites de l'exercice. En voulant plaire à tout le monde (aux parents nostalgiques, aux enfants d'aujourd'hui, aux puristes de Goscinny), le film ne satisfait personne vraiment. Il est trop lisse pour retrouver la saveur des textes originaux, trop conventionnel pour surprendre, trop calculé pour émouvoir sincèrement. On passe un moment agréable, certes, on sourit par moments, mais on ressort de la salle avec le sentiment diffus d'être passé à côté de quelque chose. Les millions d'entrées que le film va probablement réaliser ne changeront rien à l'affaire : c'est une adaptation sympathique, mais fade, une récréation sans éclats qui aurait mérité plus d'impertinence et moins de vernis.
Ma note 55%
Vu le 30 septembre 2009

Liste des comédiensMaxime GodartVincent ClaudeCharles VaillantVictor CarlesBenjamin AvertyGermain Petit DamicoDamien FerdelVirgile TirardElisa HeuschValérie LemercierKad MeradSandrine KiberlainFrançois-Xavier DemaisonMichel DuchaussoyDaniel PrévostMichel GalabruAnémoneFrançois DamiensLouise BourgoinGérard JugnotNathalie CerdaRenaud RuttenÉric BergerSerge RiaboukineJean-Michel LahmiDidier RaymondChristian TaponardAlain SachsMarc FaureYves-Robert VialaSophie-Charlotte HussonDominique JayrIsabelle JaquetFrançoise BertinCédric EeckhoutCyril CoutonMarie BertoBobette JouretOlga SékulicVirginia AndersonNicolas ValléeSophie BalabanianSimon Goscinny du ChatenetSalomé Goscinny du ChatenetMichaël LucasPhilippe ChauvinJean-Pierre PivolotLaura BoujenahDominique FouillandJean HérinMarc WinandyThomas ArnettVictor BillionRaphaël BrunoMaxime CardellaAnnakin CuyersMathieu DebrisBenjamin EchicksonLucas FrançoisMaximus Kosma KoveosErnesto MeroColin PoletLucas RigotRomain SchmitzBasile SplingardJim TurineSébastien TurmelCédric ConstantinCorentin ConstantinJean ConstantinAlexandre DawsonAlbert MaiffretOscar MonmontPhilippe LegrosTristan AquilinaChristophe Valdenaire