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· Julien   Lepage

Ponyo sur la falaise
Hayao Miyazaki
2008

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Illustration de critique : Ponyo sur la falaise
Chaque sortie d'un film de Hayao Miyazaki tient de l'événement cinématographique, et Ponyo n'échappe pas à la règle. Depuis Le voyage de Chihiro et son Lion d'Or à Venise en 2002, les attentes autour du maître du studio Ghibli frisent parfois l'irraisonnable. Sept ans plus tard, le voilà qui débarque avec un film d'animation pour enfants (vraiment pour enfants, cette fois) porté par les voix de Yuria Nara et Hiroki Doi dans les rôles principaux, et entouré d'un casting japonais de choix dont Tomoko Yamaguchi, George Tokoro et Yūki Amami. La question n'est pas de savoir si le film sera beau (il le sera, c'est une certitude acquise), mais si Miyazaki a encore quelque chose d'ambitieux à nous raconter.

L'histoire, donc : Sōsuke, cinq ans, garçon sage et sérieux comme un pape, découvre un jour sur la plage une petite créature coincée dans un pot de confiture. C'est Ponyo, fille-poisson aux yeux ronds et à l'appétit féroce pour le jambon. Il la recueille, lui donne son nom, lui promet protection. Mais Fujimoto, son père, un ancien humain devenu sorcier sous-marin, quelque part entre le capitaine Nemo et un père de famille légèrement dépassé, la récupère de force. Ponyo, bien décidée à devenir humaine pour rejoindre son petit ami, s'enfuit en répandant dans l'océan un élixir magique qui provoque un déluge et noie le village sous des mètres d'eau. Tout ça à cinq ans. Respect.

Le scénario est, soyons honnêtes, d'une minceur assumée. Miyazaki l'a revendiqué lui-même : il souhaitait transposer La petite sirène d'Andersen dans le Japon contemporain, avec l'océan comme présence vivante, presque spirituelle. La structure narrative tient en trois lignes et le film ne cherche jamais à faire semblant du contraire. Là où Chihiro construisait un labyrinthe de sens et de symboles, Ponyo se contente d'une ligne droite tracée au crayon de couleur. Ce n'est pas forcément un reproche… encore faut-il le savoir avant d'entrer en salle. Ce qui agace un peu plus, en revanche, c'est la résolution finale, expédiée avec une désinvolture qui confine à la paresse : un « test » posé aux enfants par les adultes, répondu en deux secondes, et hop, tout rentre dans l'ordre cosmique. Après un tsunami. Le sentiment que l'urgence dramatique a été soufflée comme une bougie avant même d'avoir réchauffé la pièce est difficile à ignorer.

Les personnages, eux, sont irrésistibles dans leur simplicité. Ponyo est un pur concentré d'énergie chaotique, une bombe d'enthousiasme et de gloutonnerie, et il faut bien admettre que sa bouille de poisson à visage humain possède quelque chose d'hypnotique et de légèrement perturbant, un peu comme la petite Mei de Mon voisin Totoro, avec encore moins de filtre social. Sōsuke, à l'opposé, est un enfant d'une maturité touchante qui promet à tout le monde de s'occuper de tout le monde, et qu'on suit avec une affection tranquille. Lisa, la mère, conductrice kamikaze, cuisinière improvisée, femme débordée et magnifique, est l'un des personnages adultes les plus modernes et les plus vrais que Miyazaki ait écrits. Fujimoto, lui, est une belle trouvaille : un antagoniste qui n'en est pas vraiment un, trop humain dans ses contradictions pour être franchement mauvais, et dont le dégoût des hommes cache surtout la peur de perdre sa fille.

Le film ne manque pas de profondeur thématique, même si elle affleure plus qu'elle ne plonge. L'écologie est là, en filigrane : les océans pollués, la nature qui reprend ses droits par la force… mais Miyazaki, fidèle à lui-même, refuse le manichéisme. Les humains ne sont pas des monstres, juste des gens qui ne regardent pas assez autour d'eux. La scène où les poissons préhistoriques remontent à la surface lors du déluge est à cet égard bouleversante : une cosmogonie inversée, un rappel que la mer existait bien avant nous. Il y a aussi une méditation douce sur la vieillesse et la mort, portée par les pensionnaires de la maison de retraite, dont la vieille Toki, grincheuse et attachante, qui est en réalité un hommage à la propre mère de Miyazaki, comme l'était déjà une figure de Totoro. Le réalisateur avouait alors approcher des 67 ans et penser de plus en plus souvent à ce qu'il dirait à sa mère quand il la retrouverait. Cette mélancolie sourde traverse le film sans jamais l'alourdir.

Techniquement, Ponyo sur la falaise est une prouesse. Miyazaki a exigé une animation 100 % traditionnelle, sans aucune image de synthèse, à contre-courant absolu de ce que fait l'industrie en 2008. Résultat : 170 000 dessins réalisés à la main, dont la grande majorité des scènes marines par Miyazaki lui-même, qui voulait que la mer soit aussi expressive et baroque que possible. Les vagues du typhon évoquent directement la fameuse estampe de Hokusai, et la séquence où Ponyo court sur les crêtes des flots est proprement hallucinante de beauté cinétique. Le style aquarelle (une première pour Miyazaki) donne au film une chaleur presque tactile, une douceur lumineuse qui colle parfaitement à son propos. La bande originale de Joe Hisaishi, pour sa neuvième collaboration avec le réalisateur, est plaisante et fonctionnelle, avec un thème principal joyeusement entêtant ; mais elle manque de la profondeur émotionnelle qu'il avait atteinte sur Mononoké ou Chihiro. La scène du tsunami porte en revanche une empreinte franchement wagnérienne ; et pour cause : Miyazaki avait écouté La walkyrie en boucle pendant l'écriture, ce qui explique aussi pourquoi le vrai nom de Ponyo est Brunehilde.

Du côté des voix, je regardais bien entendu en version française, ce qui m'a épargné la version anglaise de Disney, avec Matt Damon en père de famille et Liam Neeson en sorcier sous-marin, un casting qui, sur le papier, ressemble à une blague. La version française fait le travail avec sérieux : les jeunes voix de Sōsuke et Ponyo sont naturelles et non maniérées, ce qui est toujours un pari risqué avec des enfants au doublage. Lisa convainc par son énergie, Fujimoto par sa gravité trouble. Rien de transcendant, mais rien qui casse non plus l'enchantement visuel.

Au final, Ponyo sur la falaise est exactement ce qu'il prétend être : un conte bref et lumineux, dessiné avec une générosité et une maîtrise artisanale rares, qui s'adresse d'abord aux très jeunes enfants et aux adultes capables de leur emboîter le pas sans faire la grimace. Ceux qui attendaient la densité du Château ambulant ou l'architecture narrative de Nausicaä repartiront légèrement sur leur faim. Les autres passeront une heure quarante dans quelque chose qui ressemble à un bain chaud en plein mois d'août. Ce n'est pas rien. Ce n'est simplement pas tout.
Ma note76%
Vu le 17 Avril 2009


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