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· Julien   Lepage

Primer
Shane Carruth
2004

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Illustration de critique : Primer
En 2004, alors que la science-fiction hollywoodienne s'enlisait dans ses effets spéciaux à gros budget, un ingénieur de Dallas nommé Shane Carruth débarquait à Sundance avec un OVNI cinématographique réalisé pour la modique somme de 7 000 dollars. Primer remportait le Grand Prix du Jury, laissant perplexes distributeurs et critiques qui n'avaient jamais rien vu de tel. Cinq ans plus tard, ce film continue de diviser et de fasciner, oscillant entre génie incompris et exercice de style hermétique.

L'histoire pourrait tenir en quelques lignes : quatre ingénieurs bricolent dans un garage de banlieue, rêvant du brevet qui les rendra riches. Aaron et Abe, les deux plus ambitieux du groupe, développent une machine censée réduire la masse des objets par champ électromagnétique. Mais leur invention révèle un effet secondaire inattendu : les objets placés dans « la boîte » semblent suivre une temporalité différente. Rapidement, nos deux compères comprennent qu'ils ont entre les mains une machine à voyager dans le temps. Ce qui commence comme une opportunité de s'enrichir grâce à la Bourse se transforme en cauchemar existentiel, multipliant les paradoxes et les versions d'eux-mêmes jusqu'à perdre tout contrôle.

Le scénario de Carruth est à la fois sa plus grande force et son talon d'Achille. D'un côté, il évite magistralement tous les écueils du genre : pas de grand-père à assassiner, pas de dinosaures, pas d'effets papillon grandioses. L'approche est d'un réalisme saisissant, ancrée dans un quotidien petit-bourgeois où les préoccupations financières priment sur la science pure. La manière dont les personnages découvrent progressivement les propriétés de leur machine (cette fameuse scène du champignon qui pousse trop vite) relève du génie narratif. Mais ce même souci de réalisme devient rapidement un piège. Carruth, mathématicien de formation, semble avoir voulu créer le système temporel le plus cohérent possible, au détriment de la clarté dramatique. Le film bascule dans l'hermétisme dès la seconde moitié, accumulant les paradoxes jusqu'à l'incompréhension.

Les personnages d'Aaron et d'Abe sont remarquablement construits dans leur banalité. Ce ne sont pas des génies visionnaires, mais des ingénieurs lambda, motivés par l'appât du gain plus que par la soif de connaissance. Leur amitié se délite progressivement sous l'effet de la paranoia et du pouvoir que leur confère leur découverte. Carruth excelle à montrer comment une invention révolutionnaire peut transformer deux hommes ordinaires en adversaires sourds. Leurs motivations restent cependant étrangement triviales : s'enrichir, impressionner lors d'une soirée, corriger de petites erreurs du passé. Cette médiocrité assumée de leurs ambitions renforce le propos mais limite l'attachement qu'on peut leur porter.

Derrière ses allures de thriller scientifique, Primer interroge en profondeur notre rapport au temps et à la causalité. Comme l'ont souligné les philosophes depuis des siècles, le temps n'est peut-être qu'une construction mentale, une illusion nécessaire pour donner un sens à notre existence. Carruth pousse cette réflexion à son paroxysme : et si cette illusion était brisée ? Le film devient alors une méditation angoissante sur l'impossible maîtrise du destin. Chaque tentative de correction du passé ne fait qu'accentuer les différences, confirmant le principe deleuzien selon lequel la répétition révèle l'irréductible singularité de chaque instant. Cette dimension métaphysique élève le film bien au-dessus de ses modestes moyens.

La réalisation de Carruth (qui cumule tous les rôles, de la production au montage en passant par la composition musicale) impressionne par son efficacité. Tourné en Super 16 puis transféré en 35 mm pour obtenir ce grain si particulier des films des années 70, Primer adopte une esthétique documentaire qui sert parfaitement son propos. Pas d'effets spéciaux, pas de musique envahissante, juste une caméra qui observe. Cette approche quasi-ethnographique nous place en position de voyeurs, épiant des conversations techniques dont nous ne saisissons qu'une partie. Le montage, d'une précision chirurgicale, distille les informations au compte-gouttes, transformant chaque détail en indice potentiel. Seul regret : cette économie de moyens confine parfois à l'austérité, privant le film de moments de grâce qui auraient pu compenser sa complexité.

Shane Carruth et David Sullivan livrent des performances d'un naturel confondant. Leur jeu, volontairement prosaïque, évite tout pathos romantique pour se concentrer sur la crédibilité technique de leurs échanges. On sent que Carruth connaît intimement le milieu qu'il dépeint, lui-même ingénieur avant de se tourner vers le cinéma. Cette authenticité compense largement le côté parfois monotone de leurs prestations. Le reste de la distribution, composée largement d'amis et de famille du réalisateur, maintient cette impression de vérité documentaire sans jamais verser dans l'amateurisme.

Primer demeure un objet fascinant et frustrant à la fois. Fascinant par son ambition intellectuelle, sa cohérence scientifique et son approche radicalement anti-commerciale du voyage temporel. Frustrant par son hermétisme assumé qui transforme le visionnage en exercice de déchiffrage plus qu'en plaisir cinématographique. C'est un film qui récompense la patience et les visionnages multiples, mais qui exclut délibérément une large partie du public. Une œuvre de niche, donc, qui mérite le respect sans susciter l'adhésion totale. Pour les amateurs de science-fiction cérébrale, on pensera plutôt à Memento ou La jetée, plus accessibles dans leur sophistication narrative.
Ma note73%
Vu le 3 Novembre 2009


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