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· Julien   Lepage

Paradis sur mesure
Bernard Werber
2008

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Illustration de critique : Paradis sur mesure
Les étagères de ma bibliothèque ressemblent à un cimetière de bonnes intentions. Entre les livres qu'on achète pour se donner une contenance et ceux qu'on termine par pure obstination, il y a toute une gamme de nuances, comme les teintes d'un ciel d'automne avant l'orage. Et puis, il y a ces ouvrages qui atterrissent entre vos mains sans crier gare, comme un invité surprise qui s'incruste à l'apéro et finit par squatter le canapé jusqu'à deux heures du matin. Paradis sur mesure en fait partie. Un recueil de nouvelles signé Bernard Werber, cet auteur qui a fait de la vulgarisation philosophico-scientifique son fonds de commerce, et qui, après nous avoir promenés dans les couloirs de la mort avec Les thanatonautes et L'empire des anges, a décidé de nous offrir une série de petits voyages organisés vers des ailleurs plus ou moins paradisiaques. Sauf que, cette fois, le guide touristique a un peu trop abusé du copier-coller.

Werber, c'est un peu le Stephen Hawking de la littérature grand public, en moins rigoureux et en plus accessible. Il a cette capacité à rendre digestes des concepts qui, dans d'autres mains, finiraient par nous donner mal au crâne. Après ses trilogies sur les fourmis et ses explorations de l'au-delà, il a eu envie de souffler un peu, de troquer le roman-fleuve contre la nouvelle, ce format qui permet de jouer les touche-à-tout sans s'engager sur la durée. Paradis sur mesure arrive en 2008, à un moment où son auteur est déjà une valeur sûre du paysage éditorial français. Une sorte de valeur refuge, comme ces placements financiers qui ne rapportent pas grand-chose mais qui rassurent. Le problème, c'est que ce recueil donne l'impression d'un auteur qui a sorti ses vieilles fiches de révision pour les recycler en vitesse, entre deux interviews et une séance de dédicaces.

On ouvre le livre comme on ouvre une boîte de chocolats : avec l'espoir secret d'y trouver une pépite, ou au moins quelque chose qui ne nous donnera pas mal au ventre. Sauf que, très vite, on se rend compte que les chocolats ont tous le même goût, et que ce goût, c'est celui de la bonne conscience mêlée à une pointe de déjà-vu. Paradis sur mesure se présente comme une série de dix-huit nouvelles, chacune explorant une variation sur le thème du paradis. Un paradis pour les animaux, un paradis pour les femmes, un paradis pour les écolos, un paradis pour les morts… Bref, un paradis pour chaque occasion, comme ces menus de restaurant qui proposent des plats pour tous les régimes, mais qui finissent par tous avoir le même arrière-goût de compromis. Werber nous promène d'une idée à l'autre avec une désinvolture qui frôle parfois la paresse. On a l'impression qu'il a sorti son carnet de notes des années 1990, qu'il a surligné les idées qui lui semblaient encore potables, et qu'il les a assemblées en vitesse pour honorer un contrat d'édition.

Prenez Le Paradis des animaux, par exemple. L'idée est simple : et si les animaux avaient leur propre au-delà, un endroit où les humains n'étaient pas invités ? Werber s'inspire visiblement de la mort de son chien, un événement qui l'a marqué au point de lui consacrer une nouvelle. Le résultat est touchant, presque poétique par moments, mais on a l'impression de lire une version édulcorée de ce que J. M. Coetzee aurait pu écrire dans Elizabeth Costello. Werber effleure le sujet, il le caresse du bout des doigts, mais il n'ose pas plonger. Dommage, parce que l'idée méritait mieux qu'un traitement en surface.

Et puis, il y a ces personnages qui semblent tout droit sortis d'un manuel de développement personnel. Des archétypes plus que des êtres de chair et de sang, des marionnettes qui servent de prétextes à des démonstrations philosophiques. Dans La réunion de copropriété, on suit un syndic véreux qui finit par se faire piéger par ses propres combines. Le pitch est amusant, mais les personnages sont aussi profonds qu'une flaque d'eau. Werber a visiblement regardé trop d'épisodes d'Un gars, une fille : il croit que deux ou trois traits de caractère suffisent à camper un personnage. Sauf que, dans la vraie vie, les gens sont bien plus compliqués que ça. Et dans la bonne littérature aussi.

Lire Paradis sur mesure, c'est un peu comme regarder une saison de Black mirror en version light. On retrouve les mêmes questionnements sur la société, la technologie, la mort, mais sans la noirceur, sans la complexité, et surtout, sans la surprise. Werber a cette manie de tout expliquer, comme s'il avait peur que son lecteur ne comprenne pas. Du coup, il passe son temps à enfoncer des portes ouvertes. Dans Le monde sans hommes, il imagine une Terre où les femmes auraient éradiqué les hommes pour vivre en paix. L'idée est intéressante, mais Werber la traite avec une telle naïveté qu'on a l'impression de lire un épisode de Star trek écrit par un élève de terminale. Il y a des moments où on se demande s'il se moque de nous ou s'il est juste paresseux.

Ce qui sauve partiellement le recueil, ce sont quelques fulgurances, comme cette nouvelle où un homme se réveille dans un paradis personnalisé, conçu sur mesure pour lui. Sauf que, très vite, il se rend compte que ce paradis est une prison, une illusion créée pour le maintenir dans un état de bonheur artificiel. L'idée est bien trouvée, et elle rappelle des œuvres comme Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley ou The Truman show. Sauf que Werber, encore une fois, ne creuse pas assez. Il effleure le sujet, il nous donne un aperçu, mais il ne va pas au bout de sa logique. On reste sur sa faim, comme après un repas où on aurait eu droit à l'apéritif et au dessert, mais pas au plat principal.

Il y a aussi cette manie qu'a Werber de vouloir à tout prix nous faire la leçon. Ses nouvelles sont truffées de petites morales, de conclusions qui tombent comme un couperet. C'est un peu comme si Jean-Paul Sartre avait décidé d'écrire des épisodes de Plus belle la vie. Werber a des idées, c'est indéniable, mais il les traite avec une telle lourdeur qu'on finit par avoir envie de lui crier : « On a compris, pas besoin de nous faire un dessin ! ». Dans La punition, il imagine un système où les criminels seraient condamnés à revivre leurs crimes en boucle, comme dans un cauchemar sans fin. L'idée est glaçante, et elle rappelle des films comme Inception ou The cell. Sauf que Werber, au lieu de laisser planer le doute, nous assène sa morale comme un prof qui corrige une copie. Résultat : on a l'impression de lire un conte pour enfants, version édifiante.

Alors, est-ce que Paradis sur mesure est un mauvais livre ? Non, pas vraiment. C'est un livre inégal, un livre qui part dans tous les sens, un livre qui donne l'impression d'avoir été écrit entre deux avions, entre deux interviews, entre deux séances de dédicaces. Werber a du talent, c'est évident, mais il a visiblement écrit ce recueil en mode pilote automatique. Il recycle ses vieilles idées, il survole ses sujets, il nous donne des personnages aussi profonds qu'une carte postale. Et puis, il y a cette manie de tout vouloir expliquer, comme s'il avait peur que son lecteur ne soit pas assez intelligent pour comprendre. Du coup, on a l'impression de lire un livre écrit pour des collégiens, avec des morales à la fin de chaque chapitre.

Si vous aimez Werber, vous trouverez peut-être votre bonheur dans quelques nouvelles. Si vous ne le connaissez pas, ce n'est pas par ce livre qu'il faut commencer.
Ma note38%
Lu le 16 Août 2025


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