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· Julien   Lepage

Public enemies
Michael Mann
2009

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Illustration de critique : Public enemies
Hollywood adore les gangsters de la Grande Dépression, et Michael Mann ne pouvait sans doute pas résister à l'appel de John Dillinger, cette figure mythique qui braquait les banques avec l'élégance d'une star de cinéma. Avec Johnny Depp dans le rôle-titre, Christian Bale en agent fédéral obstiné, et Marion Cotillard en femme fatale, Public enemies arrive avec ses lettres de noblesse et un budget de 100 millions de dollars. Difficile de ne pas avoir d'attentes face à un tel pedigree.

L'histoire nous plonge dans l'Amérique de 1933, celle des soup kitchens et des files d'attente désespérées. John Dillinger est au sommet de son art : il braque des banques avec une audace qui fascine le public, se fait la belle de prisons réputées imprenables, et nargue ouvertement les forces de l'ordre. Pour J. Edgar Hoover, le patron du tout jeune FBI, c'est l'occasion rêvée de prouver l'utilité de son agence naissante. Il désigne Dillinger comme l'ennemi public numéro 1 et charge Melvin Purvis, son meilleur élément, de le capturer mort ou vif. Entre les coups de feu et les courses-poursuites dans des Ford V8, Dillinger trouve le temps de tomber amoureux de Billie Frechette, une vestiaire de restaurant qui deviendra sa compagne malgré les dangers. Le film suit cette traque impitoyable qui culminera devant le Biograph Theater de Chicago, un soir de juillet 1934.

Le scénario, coécrit par Ronan Bennett et Ann Biderman d'après le livre de Bryan Burrough, souffre d'une ambition mal maîtrisée. Mann veut tout montrer : la naissance du FBI, les méthodes brutales d'interrogatoire, le contexte de la Dépression, les rivalités entre gangsters, et naturellement l'histoire personnelle de Dillinger. Le résultat ? Une fresque de 140 minutes qui papillonne d'un personnage à l'autre sans jamais vraiment s'attarder. On comprend la volonté de faire une grande épopée américaine à la Heat, mais là où ce dernier prenait le temps de construire la relation entre Al Pacino et De Niro, Public enemies accumule les scènes d'action spectaculaires en négligeant les temps morts nécessaires. D'ailleurs, Dillinger et Purvis se rencontrent en prison dans le film pour une confrontation tendue, alors qu'historiquement, les deux hommes ne se sont jamais parlé. Cette licence dramatique devrait créer des étincelles, mais l'échange tombe un peu à plat, symptomatique d'un film qui préfère l'efficacité narrative à la profondeur psychologique.

Les personnages restent étrangement opaques. Dillinger accumule les bons mots et les sourires carnassiers, mais on ne saisit jamais vraiment ce qui l'anime au-delà d'un vague « j'aime braquer des banques ». Sa légende de Robin des Bois moderne, celui qui laisse l'argent des déposants mais vole celui de la banque, est effleurée sans être explorée. Le contexte de la Grande Dépression, qui devrait pourtant expliquer pourquoi le public américain admirait tant ces hors-la-loi, reste en arrière-plan flou. Melvin Purvis n'est guère mieux loti : c'est un homme déterminé, certes, mais on ne perçoit jamais la complexité de quelqu'un pris entre l'ambition de Hoover et ses propres méthodes de plus en plus discutables. Quant à Billie Frechette, elle échappe au statut de simple faire-valoir romantique grâce à son interprète, mais le scénario ne lui offre pas suffisamment de matière pour exister pleinement. Les personnages secondaires défilent dans une ronde incessante — Baby Face Nelson, Homer Van Meter, Harry Pierpont — sans qu'on puisse vraiment les distinguer ou s'y attacher.

Mann semble plus intéressé par les idées que par les hommes qui les incarnent. Le film interroge la naissance de la surveillance moderne, le prix de la célébrité, la transformation de la criminalité en spectacle médiatique. Hoover comprend avant tout le monde que capturer Dillinger est d'abord une affaire de relations publiques. La séquence où Dillinger entre tranquillement dans le QG de la police sans être reconnu (un fait historiquement avéré) illustre brillamment cette époque charnière où les gangsters étaient des stars avant d'être des criminels. Mais ces réflexions restent en surface, suggérées plutôt que développées. On sent que Mann veut dire quelque chose sur l'Amérique de 2009 à travers celle de 1934, sur la façon dont la peur justifie la surveillance et la violence d'État, mais le propos se dilue dans l'action. C'est dommage, car le matériau est là : l'auteur du livre avait initialement voulu en faire une minisérie pour HBO, ce qui aurait peut-être permis de respirer davantage.

Techniquement, c'est là que les choses se compliquent. Mann a fait le choix radical de tourner entièrement en numérique HD avec des caméras Sony F23, une première pour lui. Son idée ? Créer une sensation d'immédiateté, donner l'impression d'être plongé en 1933 plutôt que de regarder un film d'époque. Noble intention, résultat discutable. Les images ont parfois cette texture bizarre, presque documentaire, qui peut fasciner autant qu'irriter. Les gros plans révèlent chaque pore de la peau des acteurs, créant un rendu hyper-réaliste qui colle mal avec le lustre habituel des productions d'époque. Les scènes nocturnes, notamment la fusillade spectaculaire à la Little Bohemia Lodge (tournée sur les lieux réels de l'affrontement de 1934), possèdent une beauté étrange avec leurs halos de lumière et leurs reflets dans l'eau. Mais d'autres séquences semblent ternes, comme filmées à la va-vite pour un téléfilm. Le mixage audio pose aussi problème : certains dialogues se perdent dans le tumulte, au point qu'on se demande si c'est un choix esthétique ou un défaut technique.

La bande originale d'Elliot Goldenthal, qui avait déjà collaboré avec Mann sur Heat, oscille entre blues d'époque et musique dramatique moderne sans vraiment trouver son équilibre. Quant aux scènes d'action, elles déploient tout le savoir-faire de Mann : les fusillades ont un impact viscéral, les mitrailleuses Thompson crachent leur feu avec une violence brute. La poursuite après le braquage de Sioux Falls reste un morceau de bravoure impressionnant. Mais on a parfois l'impression que le réalisateur se contente de rejouer ses plus beaux morceaux sans renouveler sa partition.

Johnny Depp livre une prestation intrigante, très différente de ses exubérances habituelles dans Pirates des Caraïbes. Il joue Dillinger avec une retenue presque glaçante, un professionnalisme de braqueur qui ne laisse filtrer que de rares émotions. C'est d'ailleurs assez troublant quand on sait que Depp, né dans le Kentucky à 100 km du lieu de naissance de Dillinger, a trouvé son personnage en écoutant des enregistrements du père du gangster. Cette connexion géographique et vocale transpire dans sa performance, donnant à son Dillinger une authenticité certaine. Mais le script ne lui offre jamais l'occasion de vraiment décoller : on reste en surface d'un personnage qui mériterait qu'on descende plus profond.

Christian Bale, lui, semble perdu. Après avoir joué Batman dans The dark knight il y a un an, puis un personnage sous-développé dans Terminator renaissance plus tôt cette année, le voilà à nouveau coincé dans un rôle qui ne lui donne rien à se mettre sous la dent. Son Purvis parle d'une voix étouffée, presqu'inaudible, comme s'il avait gardé les inflexions graves de Batman. On cherche en vain la complexité d'un homme déchiré entre son devoir et ses méthodes. Marion Cotillard, fraîchement oscarisée pour La môme, apporte une vraie humanité à Billie. Elle évite les pièges du rôle de potiche romantique, donnant chair à une femme qui choisit consciemment l'amour dangereux. C'est sans doute la performance la plus touchante du film.

Billy Crudup campe un Hoover autoritaire et calculateur avec une belle économie de moyens, tandis que Stephen Graham compose un Baby Face Nelson psychopathe absolument terrifiant. Parmi la pléthore d'acteurs qui défilent (Giovanni Ribisi, Stephen Dorff, Jason Clarke, et même Channing Tatum en Pretty Boy Floyd), peu arrivent à marquer durablement tant leurs personnages manquent de développement. On se demande d'ailleurs pourquoi David Wenham, en Harry Pierpont, mentor historique de Dillinger, n'a pratiquement aucune réplique alors que leur relation aurait mérité d'être explorée.

Public enemies n'est ni le désastre que certains critiques américains ont décrié, ni le chef-d'œuvre attendu d'un cinéaste de cette trempe. C'est un film bancal, tiraillé entre ses ambitions de fresque historique et sa volonté d'expérimentation formelle, entre la grandeur de Heat et l'immédiateté froide du documentaire. Les pièces sont là : acteurs talentueux, reconstitution minutieuse avec 114 décors différents et des lieux authentiques, scènes d'action maîtrisées… mais l'ensemble ne s'assemble jamais vraiment. On admire l'artisanat sans être emporté par l'œuvre. Les amateurs du cinéma de Mann y trouveront matière à réflexion, mais risquent de rester sur leur faim face à un film qui préfère l'exercice de style à l'émotion brute.
Ma note61%
Vu le 14 Août 2009


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