Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Quand vient l'automne
François Ozon
2024

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Quand vient l'automne
Il y a toujours une certaine excitation à découvrir un nouveau film de François Ozon. Son rythme de production effréné, presque métronomique, fait de lui un des réalisateurs français les plus prolifiques de sa génération, mais aussi l'un des plus imprévisibles. On ne sait jamais vraiment où il va nous emmener : une comédie satirique à la Mon crime ? Un drame poignant comme Grâce à Dieu ? Un thriller vénéneux à la Dans la maison ? Avec Quand vient l'automne, il nous plonge dans un récit qui, sous ses airs de chronique rurale et intimiste, cache une tension latente, un malaise qui s'infiltre entre les feuilles mortes et les non-dits. Ce film marque aussi son retour à un scénario original après plusieurs adaptations, et il y met une atmosphère à la Simenon, où chaque silence et chaque regard en disent plus long que les mots.

L'histoire s'ouvre sur Michelle, une grand-mère qui semble tout ce qu'il y a de plus respectable, vivant dans un paisible village de Bourgogne. Elle accueille sa fille Valérie et son petit-fils Lucas pour les vacances de la Toussaint. Une situation en apparence banale, mais où l'on perçoit rapidement des tensions sous-jacentes. Michelle entretient une relation compliquée avec Valérie, faite de reproches larvés et de blessures jamais cicatrisées. Son amie de toujours, Marie-Claude, est une présence plus stable, malgré un fils, Vincent, qui vient tout juste de sortir de prison. Tout bascule lors d'un simple déjeuner : un plat de champignons. Intoxication alimentaire ou acte prémédité ? La suspicion s'installe, et le film glisse lentement vers une zone trouble où le passé refait surface et où la frontière entre l'accidentel et le délibéré s'efface.

Le scénario, bien qu'il adopte une structure relativement classique, fonctionne par touches subtiles, jouant avec l'ambiguïté de ses personnages. On retrouve ici la patte d'Ozon, qui s'amuse à déconstruire les apparences et à laisser planer un doute permanent. Si le rythme peut sembler languissant, il épouse parfaitement cette atmosphère automnale où tout semble sur le point de basculer. Les dialogues sont ciselés, souvent plus évocateurs par ce qu'ils taisent que par ce qu'ils expriment. Le film ne donne jamais toutes les clefs, laissant au spectateur le soin de combler les vides. C'est un jeu d'équilibre parfois frustrant, mais qui fonctionne grâce à l'épaisseur des personnages et à l'ambiance générale du film.

Michelle est sans doute l'un des personnages les plus fascinants du cinéma d'Ozon de ces dernières années. À la fois bienveillante et inquiétante, douce et impénétrable, elle incarne cette dualité qui traverse tout le film. Loin du cliché de la grand-mère idéale, elle porte en elle un passé qui semble peser sur chacun de ses gestes, un poids qu'on devine sans jamais l'identifier complètement. Valérie, sa fille, est son opposée : sèche, nerveuse, dans une colère permanente dont on ne sait jamais si elle est justifiée ou si elle traduit un mal-être plus profond. Marie-Claude, quant à elle, joue le rôle de l'alliée fidèle, celle qui observe tout sans vraiment juger, mais qui pourrait bien en savoir plus qu'elle ne le laisse paraître. Et puis il y a Vincent, fils marginal, silhouette en errance dont la place dans l'histoire reste trouble. Chacun de ces personnages existe pleinement, avec des nuances qui évitent le manichéisme et enrichissent le film.

Le poids du passé et la culpabilité imprègnent chaque scène, faisant de Quand vient l'automne un film sur la mémoire et la réconciliation impossible. L'idée de la famille choisie versus la famille du sang est omniprésente : Michelle semble plus proche de Marie-Claude que de sa propre fille, et Vincent trouve une place dans cette maison qui, en théorie, n'est pas la sienne. Ozon interroge aussi notre rapport à la vieillesse, à la transmission, et, plus insidieusement, à la morale. Le film nous pousse à nous demander si certaines actions peuvent être excusées, si le bien et le mal sont aussi distincts qu'on aime à le croire. Il y a une forme de cynisme dans la façon dont il traite ces questions, mais aussi une réelle tendresse pour ses personnages, même les plus ambigus.

Visuellement, le film est un régal. Le choix de tourner en Bourgogne, région chère au réalisateur, apporte une vraie identité au récit. La photographie sublime les paysages automnaux, jouant sur des teintes chaudes et des lumières tamisées qui contrastent avec la froideur des interactions humaines. On sent une attention particulière aux détails, aux gestes du quotidien, à ces moments presqu'anodins qui, peu à peu, prennent une signification plus lourde. La mise en scène est sobre, sans esbroufe, mais terriblement efficace dans sa manière de distiller le doute et l'inquiétude.

Là où Quand vient l'automne frappe particulièrement juste, c'est dans sa bande-son. Sacha et Evgueni Galperine, qui avaient déjà composé pour Grâce à Dieu, livrent ici une partition discrète, mais diablement efficace. Loin des envolées lyriques ou des morceaux appuyés, la musique accompagne le film de manière organique, créant une tension sourde qui ne quitte jamais complètement le spectateur. Un bruitage subtil, évoquant le bruissement des feuilles ou le vent dans les arbres, vient renforcer cette impression d'enfermement progressif. Le choix de la chanson Aimons-nous vivants de François Valéry pour une scène-clef est particulièrement réussi, apportant une ironie douce-amère qui colle parfaitement à l'esprit du film.

Le casting est un sans-faute. Hélène Vincent trouve ici un rôle à la hauteur de son immense talent. Elle insuffle à Michelle une complexité fascinante, alternant entre chaleur et froideur, tendresse et duplicité. Josiane Balasko est également impeccable, apportant une humanité brute à son personnage. Ludivine Sagnier, qui retrouve Ozon plus de vingt ans après Swimming pool, compose une Valérie crédible, même si son rôle aurait mérité plus de développement. Pierre Lottin, souvent cantonné aux rôles de petits voyous, parvient ici à insuffler une véritable ambiguïté à son personnage.

Sans être un chef-d'œuvre, Quand vient l'automne est un film maîtrisé, qui s'inscrit dans la veine des drames familiaux teintés de thriller psychologique. Plus chabrolien qu'almodovarien, il joue sur les faux-semblants et la complexité des liens humains sans jamais trop en dire. Il n'a pas la force percutante des meilleures œuvres d'Ozon, mais il possède un charme indéniable, porté par un casting solide et une ambiance soignée. Un film à la lisière du drame et du suspense, où les vérités se cachent sous les feuilles mortes, prêtes à ressurgir au moindre souffle d'automne.
Ma note53%
Vu le 7 Février 2025


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.