Les Razmoket
Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Trente bons centimètres de hauteur. C'est à peu près la taille des Razmoket, la série animée lancée en 1991 sur Nickelodeon par le trio Arlene Klasky, Gábor Csupó et Paul Germain. Trente centimètres, des couches, un vocabulaire à géométrie variable, et pourtant une vie intérieure d'une richesse assez stupéfiante pour une bande de nourrissons. Le concept est d'une simplicité désarmante : que se passe-t-il dans la tête d'un bébé quand les grandes personnes ont le dos tourné ? La réponse, pendant ses meilleures années, est souvent délirante, toujours naïve à dessein, et par moments franchement intelligente. Les adultes y sont des géants absurdes, perpétuellement distraits et fondamentalement incompréhensibles : vision du monde qui, à bien y réfléchir, n'est pas si éloignée de la réalité.
Tommy Cornichon, La Binocle, les Grumeaux et l'irrésistible Couette-Couette forment donc ce petit bataillon de bambins trottinants qui explorent leur environnement immédiat comme d'autres exploreraient une jungle inconnue. Un jardin devient une savane, un placard une forteresse imprenable, un bain une odyssée maritime. La mécanique de base est bien huilée : les parents parlent entre eux de leurs petites névroses d'adultes pendant que les bébés, livrés à eux-mêmes, montent des expéditions sous la table basse. La série a la bonne idée de mener les deux trames en parallèle, créant des contrepoints comiques qui fonctionnent sur deux niveaux à la fois sans que l'un sabote l'autre.
Et c'est précisément là, dans cette double lecture assumée, que réside le vrai talent de la série à ses débuts. Les références culturelles glissées en contrebande dans les épisodes (un pastiche de western spaghetti ici, une parodie de Jurassic park là, ou même une relecture du Le Parrain vue à travers des yeux de bambin) fonctionnent pour les enfants au premier degré et pour les parents au second, avec une fluidité qui témoigne d'une vraie maîtrise d'écriture. C'est propre, c'est bien dosé, et c'est suffisamment rare dans le dessin animé jeunesse des années 90 pour mériter d'être signalé.
La musique de Mark Mothersbaugh contribue énormément à l'atmosphère. L'ex-cerveau de Devo installe un univers sonore à la fois bizarre, entraînant et légèrement décalé ; tout à fait en accord avec l'esthétique volontairement déglinguée du dessin animé. Le générique reste gravé dans les mémoires comme l'un des plus reconnaissables des années 90, ce qui est déjà une performance en soi. Et l'introduction animée elle-même a été confiée à Peter Chung, le futur créateur d'Æon flux ; détail qui explique peut-être ce petit quelque chose d'anguleux et de nerveux dans la mise en mouvement des personnages.
Car il faut bien parler de cette animation, qui divise depuis le premier épisode. Gábor Csupó voulait des bébés « étranges » plutôt que « mignons », et le pari est largement tenu ; à quel prix visuel, cependant. Les traits sont tordus, parfois carrément laids, les couleurs saturées de façon agressive. On s'y fait, et certains y voient un charme punk assumé qui tranche salutairement avec la propreté aseptisée des productions Disney contemporaines. L'Humanité elle-même y a vu une « saine alternative aux schémas manichéens » de la maison aux grandes oreilles. Mais face à un La belle et la bête sorti la même année, la comparaison reste cruelle, et difficile à assumer sans une bonne dose de bienveillance nostalgique.
Couette-Couette mérite une mention spéciale. Personnage de petite tyrane que Paul Germain a sculpté à partir d'une vraie brute de son enfance, elle est la grande réussite caractérielle de la série : odieuse, manipulatrice, capable de faire pleurer un bébé juste pour voir, et terriblement drôle dans sa monstruosité tranquille. Le fait qu'Arlene Klasky elle-même ne pouvait pas la supporter (elle s'y est longtemps opposée, notamment à ses actes les plus retors) en dit long sur le pouvoir d'irritation du personnage, ce qui est paradoxalement sa plus grande qualité. Couette-Couette était d'ailleurs comparée en interne, lors de la production, à J. R. Ewing de Dallas ; formule qui résume assez bien ce que la série avait de subversif dans sa représentation de l'enfance.
Le problème, c'est 1997. La série avait été arrêtée en 1993 après trois saisons et 65 épisodes, moment où Paul Germain a quitté Klasky Csupo Inc. Les rediffusions ont curieusement relancé l'engouement au point que Nickelodeon a commandé une reprise. Mais les scénaristes d'origine ne sont plus là, et ça s'entend presque immédiatement. L'humour perd en finesse ce qu'il gagne en volume. Les situations deviennent plus convenues, la mécanique tourne davantage à vide. L'arrivée de nouveaux personnages (Dil, le petit frère de Tommy Cornichon, puis Kimi) dilue ce qui faisait la force du noyau originel sans vraiment enrichir le propos. La série s'étire jusqu'en 2004 avec une longévité inversement proportionnelle à son inspiration, accumulant les saisons comme on accumule de la dette.
En 2016, revoir Les Razmoket, c'est donc accepter de faire mentalement la distinction entre deux séries qui partagent le même générique et les mêmes noms de personnages. La première (courte, inspirée, dotée d'une vraie voix) mérite amplement sa réputation de classique des années 90 et sa place dans la légende de Nickelodeon, aux côtés de Doug, avec laquelle elle a été lancée le même soir d'août 1991. La seconde est une machine commerciale compétente qui a su capitaliser sur l'affection du public tout en diluant progressivement ce qui en faisait l'intérêt. Le bilan global reste positif : on ne décroche pas quatre Daytime Emmys ni une étoile sur le Hollywood Walk of Fame sans avoir fait quelque chose de juste. Mais il exige qu'on sache où s'arrêter. Les saisons 1 à 3 tiennent la route. Au-delà, la vigilance s'impose.
Tommy Cornichon, La Binocle, les Grumeaux et l'irrésistible Couette-Couette forment donc ce petit bataillon de bambins trottinants qui explorent leur environnement immédiat comme d'autres exploreraient une jungle inconnue. Un jardin devient une savane, un placard une forteresse imprenable, un bain une odyssée maritime. La mécanique de base est bien huilée : les parents parlent entre eux de leurs petites névroses d'adultes pendant que les bébés, livrés à eux-mêmes, montent des expéditions sous la table basse. La série a la bonne idée de mener les deux trames en parallèle, créant des contrepoints comiques qui fonctionnent sur deux niveaux à la fois sans que l'un sabote l'autre.
Et c'est précisément là, dans cette double lecture assumée, que réside le vrai talent de la série à ses débuts. Les références culturelles glissées en contrebande dans les épisodes (un pastiche de western spaghetti ici, une parodie de Jurassic park là, ou même une relecture du Le Parrain vue à travers des yeux de bambin) fonctionnent pour les enfants au premier degré et pour les parents au second, avec une fluidité qui témoigne d'une vraie maîtrise d'écriture. C'est propre, c'est bien dosé, et c'est suffisamment rare dans le dessin animé jeunesse des années 90 pour mériter d'être signalé.
La musique de Mark Mothersbaugh contribue énormément à l'atmosphère. L'ex-cerveau de Devo installe un univers sonore à la fois bizarre, entraînant et légèrement décalé ; tout à fait en accord avec l'esthétique volontairement déglinguée du dessin animé. Le générique reste gravé dans les mémoires comme l'un des plus reconnaissables des années 90, ce qui est déjà une performance en soi. Et l'introduction animée elle-même a été confiée à Peter Chung, le futur créateur d'Æon flux ; détail qui explique peut-être ce petit quelque chose d'anguleux et de nerveux dans la mise en mouvement des personnages.
Car il faut bien parler de cette animation, qui divise depuis le premier épisode. Gábor Csupó voulait des bébés « étranges » plutôt que « mignons », et le pari est largement tenu ; à quel prix visuel, cependant. Les traits sont tordus, parfois carrément laids, les couleurs saturées de façon agressive. On s'y fait, et certains y voient un charme punk assumé qui tranche salutairement avec la propreté aseptisée des productions Disney contemporaines. L'Humanité elle-même y a vu une « saine alternative aux schémas manichéens » de la maison aux grandes oreilles. Mais face à un La belle et la bête sorti la même année, la comparaison reste cruelle, et difficile à assumer sans une bonne dose de bienveillance nostalgique.
Couette-Couette mérite une mention spéciale. Personnage de petite tyrane que Paul Germain a sculpté à partir d'une vraie brute de son enfance, elle est la grande réussite caractérielle de la série : odieuse, manipulatrice, capable de faire pleurer un bébé juste pour voir, et terriblement drôle dans sa monstruosité tranquille. Le fait qu'Arlene Klasky elle-même ne pouvait pas la supporter (elle s'y est longtemps opposée, notamment à ses actes les plus retors) en dit long sur le pouvoir d'irritation du personnage, ce qui est paradoxalement sa plus grande qualité. Couette-Couette était d'ailleurs comparée en interne, lors de la production, à J. R. Ewing de Dallas ; formule qui résume assez bien ce que la série avait de subversif dans sa représentation de l'enfance.
Le problème, c'est 1997. La série avait été arrêtée en 1993 après trois saisons et 65 épisodes, moment où Paul Germain a quitté Klasky Csupo Inc. Les rediffusions ont curieusement relancé l'engouement au point que Nickelodeon a commandé une reprise. Mais les scénaristes d'origine ne sont plus là, et ça s'entend presque immédiatement. L'humour perd en finesse ce qu'il gagne en volume. Les situations deviennent plus convenues, la mécanique tourne davantage à vide. L'arrivée de nouveaux personnages (Dil, le petit frère de Tommy Cornichon, puis Kimi) dilue ce qui faisait la force du noyau originel sans vraiment enrichir le propos. La série s'étire jusqu'en 2004 avec une longévité inversement proportionnelle à son inspiration, accumulant les saisons comme on accumule de la dette.
En 2016, revoir Les Razmoket, c'est donc accepter de faire mentalement la distinction entre deux séries qui partagent le même générique et les mêmes noms de personnages. La première (courte, inspirée, dotée d'une vraie voix) mérite amplement sa réputation de classique des années 90 et sa place dans la légende de Nickelodeon, aux côtés de Doug, avec laquelle elle a été lancée le même soir d'août 1991. La seconde est une machine commerciale compétente qui a su capitaliser sur l'affection du public tout en diluant progressivement ce qui en faisait l'intérêt. Le bilan global reste positif : on ne décroche pas quatre Daytime Emmys ni une étoile sur le Hollywood Walk of Fame sans avoir fait quelque chose de juste. Mais il exige qu'on sache où s'arrêter. Les saisons 1 à 3 tiennent la route. Au-delà, la vigilance s'impose.
Ma note70%
Commentaires
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !