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· Julien   Lepage

Remember me
Allen Coulter
2010

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Illustration de critique : Remember me
Soyons honnêtes : quand on voit le nom de Robert Pattinson en tête d'affiche d'un film sorti en 2010, le réflexe conditionné s'enclenche immédiatement. Twilight venait de transformer l'acteur britannique en idole pour lycéennes, et la simple évocation de son nom suffisait à déclencher ricanements et haussements d'épaules dans les chaumières cinéphiles. Remember Me, réalisé par Allen Coulter — surtout connu pour ses travaux télévisuels sur Les Soprano et Six Feet Under —, a donc souffert d'un préjugé tenace dès sa sortie. Un préjugé injuste, à vrai dire. Franchement injuste. Le film suit Tyler Hawkins, vingt-deux ans, New-Yorkais en rébellion permanente contre son père (Pierce Brosnan), homme d'affaires froid et absent que la culpabilité ronge sans qu'il le montre jamais vraiment. Hanté par un drame familial passé, Tyler erre dans une vie sans boussole, partage un appartement crasseux avec un colocataire comique dont les tentatives d'humour tombent généralement à plat, et veille avec une tendresse maladroite sur sa petite sœur Caroline, lumineuse gamine rejetée par ses camarades et dont les dessins tapissent les murs de sa chambre comme autant de cicatrices visibles. Après une altercation nocturne avec un policier (Chris Cooper), Tyler décide, poussé par son colocataire, de se venger en séduisant la fille de ce flic. Cette fille, c'est Ally Craig — jouée par Emilie de Ravin —, elle aussi marquée par une perte brutale et irréparable. Ce qui commence comme une manipulation calculée devient, sans surprise aucune, une histoire d'amour. Les habitués du genre reconnaîtront chaque étape : la rencontre improbable, la complicité qui s'installe, le secret révélé qui tout fait exploser, le raccrochage en catastrophe. Hollywood a son algorithme, et Allen Coulter le suit à la lettre dans cette première partie. Et c'est là que le film divise. Parce que, vu sous cet angle, Remember Me ressemble effectivement à une romance balisée comme un sentier de grande randonnée : on sait exactement où l'on va, les panneaux indicateurs sont bien en place, et aucune surprise n'est à craindre pour ce qui est de la relation centrale. Le père riche et coupable, l'ami déconneur inutile, la révélation du secret, la réconciliation — tout y est, coché méthodiquement. On pourrait s'arrêter là, hausser les épaules et passer à autre chose. Sauf que ce serait passer à côté de ce que le film a réellement à dire. Parce que la romance entre Tyler et Ally n'est jamais vraiment le cœur du propos — elle n'est qu'un prétexte, une structure portante autour de laquelle se construit quelque chose de plus intéressant : un portrait de la vie comme équilibre fragile entre les êtres. Le film observe avec une vraie intelligence comment les gens se tiennent les uns les autres, comment la figure parentale pèse sur l'enfant, comment les frères et sœurs s'influencent mutuellement sans même s'en rendre compte, comment l'amour — même bancal, même mal engagé — est une nécessité vitale. Et comment l'absence de n'importe lequel de ces maillons peut tout faire s'effondrer. C'est discret, c'est montré en biais, sans appuyer, sans violons stridents. C'est presque trop discret, ce qui explique que beaucoup soient passés à côté. La mise en scène de Allen Coulter est à l'image de ce propos : propre, sans esbroufe, avec une photographie qui rend à New York son épaisseur grise et charnelle, ses appartements trop petits et ses rues trop bruyantes. On est loin du Manhattan carte postale — la ville ici grince, s'entasse, pèse sur ses personnages. La bande originale, dominée par un piano sobre et élégant, accompagne sans écraser, ce qui est déjà une qualité non négligeable dans ce genre de productions. Le film a été tourné dans les vrais quartiers de la ville, et cette authenticité de décor contribue à ancrer les personnages dans une réalité tangible plutôt que dans le fantasme romantico-urbain habituel. Robert Pattinson, donc. Autant le dire clairement : il s'en sort bien, et même mieux que bien par moments. Son Tyler n'est pas le vampire mélancolique en jeans — il est habité, imparfait, touchant sans chercher à l'être. On sent qu'il avait quelque chose à prouver, et cette tension affleure utilement à l'écran. Emilie de Ravin, alors connue du grand public pour son rôle dans Lost, lui offre une partenaire crédible, fragile sans être nunuche. Pierce Brosnan, en père absent et maladroit, joue avec une froideur calculée qui fonctionne plutôt bien — loin de son James Bond lisse et de son Sam Carmichael enjoué dans Mamma Mia !. Et Chris Cooper, en flic pulsionnel et protecteur, assure avec l'économie de moyens qui le caractérise. On notera au passage, pour l'anecdote, que Meghan Markle — oui, celle-là même — apparaît dans le film dans un tout petit rôle de secrétaire, quelques années avant que le destin lui réserve d'autres occupations. En VF, Thomas Roditi prête sa voix à Tyler avec une sobriété qui respecte l'intention du personnage. Et puis il y a la fin. Il serait dommage de la révéler à ceux qui ne l'auraient pas vue, mais disons simplement ceci : Remember Me se conclut sur un coup de poing. Inattendu, brutal, radical. Une mort qui surgit de nulle part — ou plutôt qui surgit de partout, de toute la logique invisible du film — et qui donne rétrospectivement tout son sens à ce qui précède. La vie peut s'interrompre à n'importe quel instant, sans préambule ni permission, et toute l'architecture relationnelle construite patiemment s'effondre en une fraction de seconde. Agrandi à l'échelle du 11 septembre — événement que le film convoque sans pathos démonstratif —, ce moment final transforme le destin d'un personnage en écho d'un deuil collectif, sans jamais verser dans l'exploitation émotionnelle facile. C'est bien, c'est même très bien. Cette fin ne sort pas de nulle part : elle est le résultat d'une construction scénaristique cohérente que l'on ne perçoit pleinement qu'au moment où tout bascule. Un bémol, tout de même, et il est de taille : le film choisit d'expliciter inutilement dans ses dernières secondes ce qui aurait gagné à rester suspendu. Garder comme ultime image la date sur le tableau noir eût été autrement plus puissant que les explications qui suivent. Ce surplus de pédagogie affadit légèrement ce qui aurait pu être une conclusion parfaite. Au fond, Remember Me est un film qui mérite mieux que sa réputation — mais qui ne mérite pas non plus tous les éloges qu'une défense passionnée pourrait lui valoir. C'est une œuvre inégale, bancale dans sa première heure, mais qui se révèle progressivement plus sombre, plus mature et plus pertinente qu'annoncé. Une bonne surprise, un coup de poing discret mais réel. Ceux qui auraient aimé y trouveront également une parenté d'âme avec des films comme Restless de Gus Van Sant ou Deux vies, qui explorent eux aussi la manière dont le deuil et l'absence reconfigurent les vivants. Pas un grand film. Mais un film qui compte, pour peu qu'on lui accorde la chance d'exister.
Ma note61%
Vu le 25 Septembre 2023


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