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· Julien   Lepage

Revival
Stephen King
2014

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Illustration de critique : Revival
Chaque fois que Stephen King sort un roman, le rituel est le même : les fans se divisent en deux camps avant même d'avoir lu la quatrième de couverture. D'un côté, ceux qui estiment qu'il n'a jamais retrouvé la forme de ses grandes années : le King de Simetierre, de Ça, du Fléau. De l'autre, ceux qui défendent chaque nouveau roman avec la ferveur d'un évangéliste sous chapiteau. Revival ne devrait pas échapper à cette règle ; et pourtant, il occupe une position un peu à part dans la bibliographie de l'auteur, quelque chose entre le retour prometteur et la promesse à moitié tenue.

Il faut replacer le livre dans son contexte. Depuis son accident de 1999 (renversé par une camionnette alors qu'il marchait sur le bord d'une route du Maine), King écrit différemment. Pas pire, pas mieux, mais autrement. Avec une conscience plus aiguë de la mort, du temps qui passe, de ce qu'on laisse derrière soi. 22/11/63 en 2011 était peut-être son meilleur roman depuis vingt ans. Joyland en 2013, un bijou de format court, presque discret. Revival arrive en 2014 — la même année que Mister Mercedes, ce qui dit quelque chose sur le rythme de travail du bonhomme — et il se présente comme un retour à l'horreur pure, frontale, cosmique. La quatrième de couverture n'hésite pas à promettre « la fin la plus terrifiante jamais écrite par King ». Voilà qui est bien vendu. Trop bien vendu, même.

L'histoire suit Jamie Morton de ses six ans jusqu'à la soixantaine, depuis les années 60 dans un petit village du Maine — évidemment — jusqu'à une époque contemporaine. Gamin, il fait la connaissance de Charles Jacobs, le nouveau révérend méthodiste de la paroisse locale, jeune, charismatique, fasciné par l'électricité au point d'en faire un véritable hobby scientifique. Les deux s'apprécient. Puis un drame brise Jacobs, qui perd femme et fils dans un accident de voiture et prononce alors, du haut de sa chaire, un sermon dévastateur contre Dieu et la religion… avant de disparaître. Jamie, lui, grandit, devient guitariste de rock, s'enfonce progressivement dans l'alcool et l'héroïne. Et puis Jacobs revient. Sous une autre identité, dans un autre contexte, mais avec la même obsession pour ce qu'il appelle « l'électricité secrète ». Leurs destins vont se croiser plusieurs fois encore, jusqu'à une expérience finale que Jacobs prépare depuis des décennies.

Ce qui fonctionne très bien dans tout ça, c'est la construction. King a toujours su faire ça : installer une atmosphère, des personnages, une époque, avec une précision presque documentaire. Les années 60 sonnent juste, les scènes de tournées rock sonnent juste, la descente aux enfers de Jamie sonne juste. Et Charles Jacobs est une vraie réussite : un personnage complexe, ni franchement méchant ni franchement sympathique, qui évolue au fil du temps de façon cohérente et perturbante. Il rappelle par moments le Docteur Frankenstein : King revendique d'ailleurs l'influence de Mary Shelley sans la moindre ambiguïté, tout comme celle d'Arthur Machen dont la nouvelle Le grand Dieu Pan l'obsédait depuis le lycée. La dédicace d'ouverture cite onze auteurs qui ont « construit sa maison » : Lovecraft, Stoker, Shirley Jackson entre autres… et ces noms ne sont pas là pour faire décoration. Ils annoncent vraiment ce que le roman va être. Ou essayer d'être.

Parce que c'est là que les choses se compliquent. Pendant les trois quarts du livre, on est dans du King de belle tenue : une narration à la première personne qui avance sans se presser, qui prend son temps pour les personnages secondaires, qui instille une inquiétude diffuse et persistante. Jamie revient régulièrement sur sa rencontre avec Jacobs avec cette formule qui revient comme un refrain — « il s'est passé quelque chose » — et l'effet est efficace. On est dans la grenouille et l'eau froide qu'on fait chauffer lentement. Sauf que la conclusion, elle, arrive comme un seau d'eau froide jeté à la figure d'une grenouille déjà bien tiède. Le roman bascule dans une horreur cosmique à la Lovecraft, avec des créatures, des visions de l'au-delà, une imagerie qui aurait peut-être fonctionné dans un cadre préparé pour ça, mais qui ici, greffée sur un récit de formation très humain, très ancré dans l'Amérique réelle, produit un léger sentiment de déphasage. Comme si on regardait la fin d'un autre film que celui qu'on avait commencé.

Ce n'est pas une mauvaise fin en soi. Elle est sombre, elle ne concède rien, elle refuse toute happy end ; et ça, c'est courageux. Pour qui connaît les dédicaces et les influences, elle est même logique. Mais le contrat passé avec le lecteur pendant 350 pages n'était pas tout à fait celui-là. On pense au Seigneur des ténèbres de Ridley Scott : deux heures de film de fantasy atmosphérique, et puis soudain Tom Cruise en armure dorée. Il y a quelque chose de cet ordre ici.

Ce qui reste, une fois le livre refermé, c'est surtout la première moitié : ces scènes d'enfance dans le Maine, cette Amérique provinciale et nostalgique, ce portrait d'un homme qui se consume lentement sans s'en rendre compte. King n'a pas son pareil pour écrire ça, et il n'y a personne d'autre qui le ferait exactement de cette façon. Revival n'est pas Simetierre. Ce n'est pas 22/11/63. Mais c'est un roman honnête, parfois très beau, et la question qu'il pose — qu'est-ce qui nous attend de l'autre côté, et est-ce qu'on préférerait vraiment ne pas le savoir — reste longtemps en tête. Pour peu qu'on accepte que la réponse soit un peu moins terrifiante que prévu.
Ma note65%
Lu le 18 Février 2015


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