Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Mr. Robot (saison 1)
Sam Esmail
2015

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Mr. Robot (saison 1)
La série de Sam Esmail débarque sur nos écrans en 2015 avec tout le parfum d'un événement télévisuel. Rami Malek en tête d'affiche, Christian Slater en guest de prestige façon come-back calculé, et une prémisse qui titillait l'imagination : le hacking comme super-pouvoir ancré dans le réel. Le buzz était tel que, moi qui me méfie habituellement des phénomènes de lancement, je me suis laissé embarquer. Le sujet m'intéressait — le monde des hackers a quelque chose d'intrinsèquement mystérieux pour un mortel comme moi qui peine à concevoir ce qu'on est réellement capable de faire avec les nouvelles technologies. Dans un monde aussi imbriqué dans le numérique, ce sont les seuls êtres qui semblent avoir une mainmise réelle sur le quotidien des autres. Un super-pouvoir, quoi. Et Mr. Robot a l'intelligence de jouer explicitement sur cette métaphore. Elliot Alderson — petit génie de l'informatique, technicien en cybersécurité le jour, hacker justicier la nuit — vit à New York et souffre d'un trouble dissociatif sévère qui lui fait percevoir chaque inconnu comme une menace potentielle. Son seul mode d'approche des êtres humains, c'est le piratage : il hacke ses collègues, ses amis, sa psy, sa voisine, des inconnus, des célébrités — une façon de voir à travers les façades, de démasquer l'hypocrisie ambiante. Son monde bascule le jour où un mystérieux anarchiste connu sous le nom de Mr. Robot le recrute dans un collectif hacktiviste, la fsociety, dont l'objectif est de détruire E Corp, un conglomérat financier mondial qu'Elliot rebaptise mentalement — et littéralement, puisque la série adopte sa perception — « Evil Corp ». L'idée : effacer toutes les dettes des particuliers envers cette mega-corporation et redistribuer les cartes d'un capitalisme qui a tout écrasé. Un projet à l'échelle de V pour Vendetta, mais troquant la dictature politique contre la dictature financière. Les références sont assumées, jusqu'aux séquences de messages télédiffusés qui rappellent directement le film des frères Wachowski. Et c'est là que la série commence à marcher sur deux jambes de longueurs inégales. D'un côté, un vrai propos, une ambition politique sincère, une volonté de nommer les choses — et pour une fiction diffusée sur une chaîne nommée USA Network, viser directement de grandes marques et de vraies corporations dans la diatribe d'ouverture d'Elliot, c'est une audace qu'on ne peut pas nier. La série ose des choses. L'épisode 4 glisse une coupure publicitaire in-diegétique lorsque les sponsors d'Evil Corp prennent la parole dans la fiction — une idée de mise en abyme qui signe un vrai regard. De l'autre côté, Elliot lui-même, en tant que personnage, est d'une navrante banalité conceptuelle. Hoodie noir, capuche relevée, yeux exorbités, tics nerveux, asociabilité pathologique, poisson rouge nommé Qwerty. Le tout sur fond de diatribes anticapitalistes en voix off ponctuées de « fuck society », répétées dès le pilote avec l'insistance d'un ado sur son Skyblog. On pouvait tenir ça pour un point de départ volontairement archétypal — l'outcast comme point d'entrée universel — mais le problème, c'est que la série ne s'en distancie jamais vraiment. Pire : la construction du personnage est truffée de contradictions non assumées. On nous présente un type incapable d'adresser la parole à un inconnu sans que ça lui coûte quelque chose, et dès l'épisode 1 il couche avec sa voisine et en fait sa petite amie. On décrit un inadapté social radical, et on le retrouve imperturbable sous pression, expert en bluff, meneur d'hommes de fait au sein de la fsociety. La série veut son héros vulnérable et puissant à la fois, torturé et efficace, solitaire et entouré — et au lieu de creuser la contradiction, elle la laisse coexister sans la résoudre. C'est d'autant plus frustrant que la mécanique de son rapport au monde — ce hacking comme fenêtre sur l'âme des gens — est une vraie trouvaille narrative. Et que, dans ses meilleurs moments, quand Elliot dit à quelqu'un une vérité dérangeante avec un flegme désarmant, on touche à quelque chose d'authentique. Les personnages secondaires, eux, sont plus réussis dans leur conception que dans leur exécution. Tyrell Wellick — dont le prénom évoque immanquablement la Tyrell Corporation de Blade Runner, et j'ai du mal à croire que ce soit un hasard — est l'antagoniste le plus intéressant de la saison : froid, calculateur, violent dans ses rapports hiérarchiques comme dans sa vie intime, un yuppie psychopathe droit sorti d'un American Psycho transposé dans le monde de la tech. L'ambiguïté de sa relation avec Elliot — entre fascination, rivalité et alliance potentielle — est l'un des fils les plus tendus de la saison. Mais la série, dans sa volonté de le rendre menaçant, lui fait commettre des excès si grotesques qu'ils fracturent toute crédibilité. Il y a notamment une scène de séduction d'employé dont je préfère taire les détails, qui se veut subversive et ne produit qu'un effet de sidération consternée. Comment la même plume peut-elle écrire des séquences d'une vraie subtilité et, quelques minutes plus tard, sortir ce genre de chose ? Ce décalage de qualité d'écriture est sans doute le reproche le plus sérieux qu'on puisse adresser à cette première saison. La narration, dans ses grandes lignes, est efficace — la série jongle avec plusieurs niveaux de réalité, entretient un flou savant sur ce qu'Elliot perçoit réellement, et la révélation de l'épisode 9 sur ses liens de parenté avec Darlene est bien amenée. Mais la référence matricielle — et inévitable — est Fight Club. La série ne s'en cache pas, au point qu'un personnage se permet même une blague méta sur la prochaine grande série TV qui va changer la façon dont le monde perçoit les hackers. Sauf que Fincher avait mis toute une minutie à construire son twist pour le rendre rétrospectivemement cohérent dans les moindres détails. Ici, la révélation finale laisse plusieurs scènes antérieures en suspens logique — notamment la fameuse rencontre dans la voiture de Tyrell — sans que ça semble déranger quiconque. On te surprend, et après, bonne nuit. Ce qui maintient la barque à flot, c'est clairement la réalisation et la bande originale. Esmail, qui a réalisé la quasi-totalité des épisodes lui-même à partir de la saison 2, impulse ici une mise en scène déjà singulière : des cadrages asymétriques volontaires où les personnages se retrouvent repoussés en bas de l'image, comme écrasés par leur environnement, des plans larges qui donnent à New York des allures de décor de film noir contemporain. Le travail de Mac Quayle à la composition, électronique, poisseuse, clinique, colle parfaitement à l'univers paranoïaque de la série. Et quand la musique fait des emprunts plus évidents — la reprise des Pixies en fin de saison, par exemple — ça sonne en trop, preuve que la série est plus forte quand elle s'en remet à sa propre signature sonore. La voix off de Rami Malek dans la version originale est un instrument à part entière : monocorde, blanche, légèrement dissociée, elle porte l'attention là où les dialogues ne suffisent pas. En VF, Julien Lucas hérite du rôle et s'en sort honnêtement, même si la tonalité du doublage aplanit parfois ce que la VO conserve d'inquiétant dans le phrasé. Malek lui-même est difficile à dissocie de ce rôle — ses yeux, son immobilité calculée, sa façon de fixer les gens comme s'il les lisait dans un terminal — tout ça fait corps avec Elliot d'une manière qui relève moins du jeu que d'une adéquation physique totale. Slater, de son côté, réussit son grand retour dans une série grand public : il donne à Mr. Robot une énergie instable, presque paternelle, qui fonctionne précisément parce qu'on ne sait jamais très bien ce qu'il représente. Martin Wallström, enfin, campe Tyrell Wellick avec une outrance parfois excessive, mais qui finit par coller au personnage tel que les scénaristes l'ont conçu. Au final, Mr. Robot est une série qui démarre fort, tient la route sur ses épisodes centraux, et glisse progressivement dans une surenchère de twists et de situations déraisonnables vers la fin de saison — l'épisode final en particulier, grandiloquent et décousu, perd une bonne part de la tension accumulée. La promesse d'un regard lucide sur le capitalisme numérique et la révolution impossible est tenue à moitié : la série dit des choses pertinentes, mais à travers un prisme de clichés qui en dilue la portée. C'est de la belle ouvrage inégale — le genre de série qui vous attrape, vous tient, puis vous déçoit doucement sans jamais vous lâcher tout à fait. Amateurs de thrillers paranoïaques à la grammaire visuelle soignée, vous pouvez aussi vous tourner vers Utopia (la version britannique, la vraie), ou vers la première saison de Halt and Catch Fire pour une autre façon, plus retenue, de regarder le monde numérique en face.
Ma note67%
Vu le 17 Juin 2023


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.