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· Julien   Lepage

Run
Aneesh Chaganty
2020

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Illustration de critique : Run
Le deuxième long-métrage de Aneesh Chaganty arrive deux ans après Searching, un premier film qui avait su imposer avec brio un concept formel très contraignant — toute l'action racontée à travers des écrans d'ordinateur — sans jamais sacrifier le fond. Autant dire que les attentes étaient là. Run, sorti directement sur Hulu en novembre 2020 (la pandémie ayant eu raison de sa sortie en salles), met en scène Sarah Paulson dans le rôle d'une mère surprotectrice, aux côtés de la débutante Kiera Allen dans celui de Chloé, une adolescente élevée en vase clos, dont l'existence entière repose sur la parole d'une seule personne. Sur le papier, le pitch sent bon le huis clos claustrophobe, le thriller paranoïaque, la montée en pression progressive. À l'arrivée, c'est un peu plus compliqué que ça. Chloé a grandi recluse dans une grande maison avec sa mère, Diane. Elle se déplace en fauteuil roulant, souffre de multiples pathologies, est instruite à domicile, et n'a pour ainsi dire jamais mis les pieds dans le monde extérieur. Sa seule fenêtre sur l'avenir : une candidature à l'université, qu'elle attend avec une impatience mal dissimulée. Mais quand elle remarque que Diane lui cache un médicament prescrit à son propre nom, le doute s'installe. Petite fissure dans un édifice qui, une fois lézardé, ne tardera pas à s'effondrer. Ce que Chloé va découvrir sur sa propre existence — et sur la femme qui la lui a construite de toutes pièces — constitue le moteur dramatique du film. Un moteur qui ronronne plus qu'il ne vrombît. Car là est le problème central de Run : le scénario, coécrit par Chaganty et Sev Ohanian, choisit de lever le voile très tôt, trop tôt. Dès la première demi-heure, le spectateur un tant soit peu aguerri au genre aura compris les grandes lignes de ce qui se trame. Le syndrome de Münchhausen par procuration, terreau de bon nombre de téléfilms peu inspirés — et, il faut le dire, de faits divers réels terriblement glauques — est ici décliné avec une honnêteté désarmante mais une prévisibilité presque résignée. Les twists arrivent sans vraiment surprendre, les révélations sans véritablement faire mal. On comprend pourquoi certains spectateurs ont eu le sentiment de se retrouver devant un téléfilm de l'après-midi : les raccourcis narratifs sont nombreux, et la logique du récit exige parfois un certain abandon de sens critique. Comment une adolescente, n'ayant jamais connu d'autre monde que celui que sa mère lui a fabriqué, pourrait-elle remettre en question aussi vite ce qui a constitué toute sa réalité ? La suspension d'incrédulité est sollicitée avec insistance. Du côté des personnages, le déséquilibre est flagrant. Diane reste assez monolithique — une menace plus qu'un être humain, dont la psychologie profonde n'est effleurée qu'à travers quelques éléments de contexte balancés en cours de route. Le film ne s'intéresse pas vraiment à comprendre ce qui a transformé cette femme en geôlière, préférant la maintenir dans une zone d'ombre commode qui empêche toute complexité réelle. Chloé, en revanche, est nettement mieux construite : resourceful, déterminée, jamais réduite à sa condition de victime. Ce n'est pas anodin. Chaganty a d'ailleurs consulté un professeur de disability studies à l'université Brown pour s'assurer de l'authenticité du regard porté sur le handicap, et il a permis à Kiera Allen de réécrire certains éléments du scénario — notamment la conception de la chambre de Chloé, initialement pensée depuis un point de vue valide et peu crédible pour une vraie utilisatrice de fauteuil. Ce soin apporté à la représentation n'est d'ailleurs pas que narratif : il est aussi historique. Kiera Allen elle-même utilise un fauteuil roulant dans la vie, et son casting fait de Run le premier grand thriller américain à mettre en scène une actrice handicapée dans un rôle principal depuis The Sign of the Ram en 1948. Un fait remarquable — d'autant plus que le processus de casting avait révélé quelque chose d'assez édifiant sur le milieu : plusieurs comédiennes s'étaient présentées aux auditions en prétendant utiliser un fauteuil, avant d'être confondues par leurs propres réseaux sociaux. Des vidéos les montrant marchant sur une plage quelques heures plus tôt avaient scellé leur sort. Hollywood, dans toute sa splendeur. Sur le plan thématique, Run parle de confinement, de contrôle et de la fragilité d'une identité construite par quelqu'un d'autre. La métaphore de l'enfermement y est d'autant plus efficace que la maison elle-même devient hostile : les escaliers, les portes fermées à clé, les médicaments détournés — tout l'espace domestique se retourne contre Chloé. Le film effleure aussi la question du trauma maternel, sans jamais vraiment creuser. C'est un peu frustrant. Le sujet méritait plus de nuances, mais le format thriller ne laisse guère de place à l'introspection. Du côté de la mise en scène, Chaganty fait preuve d'une vraie compétence. Il sait installer une tension, construire un espace oppressant, et son montage — assuré par Will Merrick et Nicholas D. Johnson, déjà à l'œuvre sur Searching — est serré, efficace, sans temps mort. Certaines séquences fonctionnent vraiment bien, notamment celles en huis clos absolu où l'espace se resserre autour de Chloé. La photographie d'Hillary Spera reste dans des tons froids, légèrement désaturés, qui collent bien à l'atmosphère paranoïaque sans chercher à faire de l'esbroufe. La bande originale accompagne sans excès, sachant se faire discrète quand la tension parle d'elle-même. Globalement, la réalisation ne trahit jamais le film — c'est même souvent le meilleur argument en sa faveur. Parce que si Run tient la distance, c'est en grande partie grâce à ses deux actrices. Sarah Paulson, qu'on ne présente plus après des années passées dans l'univers de Ryan Murphy à camper des monstres et des victimes avec une égale conviction, compose ici une Diane glaçante dans la mesure juste — jamais dans le cabotinage, toujours dans un registre de menace retenue qui rend l'horreur d'autant plus réelle. Elle rappelle inévitablement la Annie Wilkes de Kathy Bates dans Misery, et le rapprochement n'est pas fortuit : Chaganty assume clairement la filiation avec Stephen King, allant jusqu'à glisser une référence à Derry, Maine, lors d'un appel téléphonique. Face à elle, Kiera Allen, pour son tout premier film, est une vraie révélation. Elle est arrivée à ce rôle depuis Columbia University, où elle étudiait l'écriture créative, sans expérience cinématographique significative. Le résultat est bluffant : elle tient tête à Paulson scène après scène, avec une présence physique et une intensité émotionnelle qui font oublier que c'est un premier film. La séquence sur le toit, notamment, est impressionnante — et entièrement réalisée sans doublure. Au bout du compte, Run est le genre de film qu'on regarde sans déplaisir et dont on oublie les grandes lignes assez vite. Efficace dans sa mécanique, bien tenu dans sa réalisation, porté par deux actrices solides, il pèche par un scénario trop prévisible et une fin un brin trop sage pour laisser une trace durable. La comparaison avec Misery est flatteuse mais imprudente : là où King et Reiner construisaient une œuvre qui s'incrustait dans la mémoire, Chaganty livre un thriller de bon niveau, honnête dans ses ambitions, mais qui manque de ce plan, de cette scène, de ce moment irréductible qui ferait basculer l'ensemble dans quelque chose d'inoubliable. On peut aussi penser à The Act, la mini-série Hulu qui explorait un fait divers similaire avec davantage de profondeur psychologique. Ou, plus récemment, à ce que Darren Aronofsky était capable de faire avec l'enfermement et la pathologie maternelle dans Black Swan. Des références qui rappellent, en creux, ce que Run aurait pu être — et ce qu'il se contente d'approcher.7
Ma note62%
Vu le 25 Juillet 2023


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