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· Julien   Lepage

Seul contre tous
Peter Landesman
2015

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Illustration de critique : Seul contre tous
Peter Landesman n'est pas vraiment un nom qui fait vibrer les foules. Journaliste d'investigation reconverti en cinéaste, il signe avec Seul contre tous son deuxième long-métrage, porté par un Will Smith en quête de respectabilité après les naufrages successifs de sa carrière récente. L'histoire vraie du docteur Bennet Omalu, neuropathologiste nigérian ayant découvert les ravages de l'encéphalopathie traumatique chronique chez les joueurs de football américain, avait tout pour séduire Hollywood : un homme seul face à un système, une vérité dérangeante, et une institution aussi puissante que la NFL en guise de grand méchant. Sur le papier, c'est du cinéma de prestige en barre. À l'écran, c'est une autre histoire. Pittsburgh, 2002. Bennet Omalu réalise l'autopsie de Mike Webster, ancienne star des Steelers retrouvée dans un état de délabrement total, mort à cinquante ans après des années d'errance et d'automutilation. Ce que le médecin découvre dans le cerveau du joueur va l'obséder : des lésions caractéristiques, directement liées aux chocs répétés inhérents à la pratique du football américain. Il nomme la pathologie CTE — Chronic Traumatic Encephalopathy — et publie ses résultats. La NFL, qui brasse plusieurs centaines de milliards de dollars et règne en maître sur le sport national américain, n'apprécie guère. S'ensuivent pressions, intimidations, tentatives de discréditation, et l'inévitable combat du pot de terre contre le pot de fer. Le problème, c'est que Landesman traite ce matériau pourtant explosif avec une prudence qui confine à la timidité. Le scénario avance en terrain parfaitement balisé : l'homme intègre incompris, la femme aimante qui le soutient, le mentor en quête de rédemption, les forces obscures qui manœuvrent dans l'ombre. Chaque complication narrative est annoncée avec tant d'avance qu'elle arrive presque en retard. L'intervention des instances fédérales, les trahisons calculées, les scènes d'émotion étirées jusqu'à la rupture — tout cela s'enchaîne avec la ponctualité d'un train suisse et l'audace d'un rapport annuel. Le film n'oublie jamais la religion non plus, ce grand refuge du cinéma américain mainstream dès qu'il s'agit de donner une dimension spirituelle à ce qui pourrait n'être que de la bonne vieille détermination humaine. Le personnage d'Omalu lui-même souffre d'un paradoxe assez agaçant : il est naturellement attachant — immigrant brillant, multi-diplômé, animé d'une honnêteté presque naïve —, mais le film s'acharne à vouloir le rendre attachant, ce qui finit par produire l'effet inverse. On sent la mécanique dramaturgique à l'œuvre derrière chaque scène censée creuser son humanité. Prema, sa compagne jouée par Gugu Mbatha-Raw, existe principalement pour le regarder avec des yeux admiratifs et traverser une épreuve destinée à émouvoir le public au bon moment. Alec Baldwin campe un neurologue en quête de rédemption dont le rôle aurait pu être tenu par à peu près n'importe qui sans que l'intrigue en souffre. Les personnages sont tellement formatés qu'ils semblent interchangeables, comme des pions bien calibrés au service d'une démonstration qui n'a pas vraiment besoin d'eux pour fonctionner. Ce qui intéresse réellement dans Seul contre tous, c'est moins le film lui-même que ce qu'il révèle du fonctionnement d'un système. La NFL génère des revenus astronomiques — autour de quinze milliards de dollars annuels à l'époque des faits —, et l'idée qu'elle puisse délibérément minimiser les risques neurologiques liés à son sport phare n'est pas sans rappeler d'autres grandes batailles du même type, des fabricants de tabac aux lobbies pétroliers. Le parallèle avec des affaires comme celle d'Erin Brockovich s'impose naturellement : même structure narrative, même foi dans le pouvoir de la vérité contre l'argent organisé. Sauf que Soderbergh, lui, savait doser le sel. Ici, tout est tellement propre, tellement sage, que le propos finit par glisser sans vraiment mordre. Il faut par ailleurs être honnête : pour un public français, les enjeux culturels autour du football américain tombent à plat. Le sport est peu suivi en dehors d'une communauté de passionnés, et le film n'offre aucune porte d'entrée réelle pour combler ce fossé. Quand Landesman filme les matches avec la révérence qu'on réserve habituellement aux cathédrales, le spectateur européen reste dehors à regarder par la fenêtre. Et le message central du film — se cogner la tête très fort et très souvent, c'est mauvais pour le cerveau — n'est pas exactement une révélation qui nécessitait deux heures de pellicule. La réalisation, elle, n'aide guère. Landesman filme proprement, sans accroc, avec une photographie soignée et une bande originale discrète qui ne prend jamais de risque. Mais proprement ne suffit pas. Il y a une absence de tension visuelle qui finit par peser, une façon de toujours cadrer au plus attendu, de toujours choisir l'angle le plus rassurant. Le film ressemble à ces articles de magazine bien écrits qui informent sans jamais troubler — honnête dans ses intentions, inoffensif dans ses effets. Will Smith s'en sort mieux qu'on aurait pu le craindre après des années de projets désastreux — la purge absolue d'After Earth n'étant pas encore totalement digérée. Il a travaillé sérieusement son accent nigérian, ce qui lui confère une crédibilité inattendue dans les premières scènes. On s'y fait, et c'est déjà beaucoup. Mais il y a chez lui ce confort de l'acteur qui n'a pas vraiment peur, qui occupe l'espace avec assurance sans jamais se mettre en danger. Il monopolise l'écran avec une aisance qui finit par étouffer les seconds rôles plutôt que de les faire exister. David Morse, en Mike Webster agonisant, tire son épingle du jeu dans une composition physique convaincante — c'est la seule performance qui laisse une trace réelle. La question de la version française mérite qu'on s'y attarde. C'est Lucien Jean-Baptiste qui prête sa voix à Will Smith pour ce film — un choix qui sur le papier semblait logique. Le comédien est excellent, sa présence dans d'autres œuvres le prouve amplement. Mais le problème est précisément là : Will Smith a construit sa performance sur un travail vocal très précis, cet accent nigérian acquis au fil de mois de préparation, avec ses intonations particulières, son rythme légèrement décalé. Jean-Baptiste ne parvient pas à restituer cette dimension — non par manque de talent, mais parce que reproduire en français le travail d'articulation d'un acteur qui a lui-même reproduit un accent étranger relève d'un exercice à peu près impossible. La VF aplatit ainsi l'une des rares nuances que le film avait à offrir. Difficile de s'enthousiasmer, au bout du compte, pour un objet aussi correctement fabriqué qu'obstinément sans relief. Seul contre tous fait le travail, sobrement, efficacement — et c'est bien là son problème. On le regarde, on suit, on apprend deux ou trois choses sur les traumatismes crâniens et les pratiques douteuses d'une ligue sportive toute-puissante, et on passe à autre chose. Ceux que le sujet passionne trouveront peut-être leur compte dans The Blind Side ou, pour quelque chose de plus mordant, dans le documentaire League of Denial diffusé sur PBS, qui traite le même sujet sans les compromis du cinéma grand public. Les autres pourront aller voir ailleurs sans remords.
Ma note47%
Vu le 4 Octobre 2023


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