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· Julien   Lepage

A serbian film
Srdjan Spasojevic
2010

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Illustration de critique : A serbian film
C'est avec une certaine appréhension que j'ai entrepris de visionner A serbian film, le premier long-métrage de Srdjan Spasojevic qui a fait couler tant d'encre depuis sa présentation au festival d'Austin en 2010. Porté par Srdjan Todorovic et Sergej Trifunovic, ce film serbe s'est rapidement forgé une réputation sulfureuse, entre censures internationales et spectateurs quittant les salles en état de choc.

L'intrigue suit Miloš, un ancien acteur de films X qui, acculé par des problèmes financiers, accepte de participer à un mystérieux projet cinématographique orchestré par Vukmir, un réalisateur charismatique lui promettant une somme conséquente. Sans connaître les détails du tournage, Miloš s'engage et se retrouve plongé dans un cauchemar qui dépasse l'entendement, transformant sa vie et celle de sa famille en un Enfer sans nom.

Le scénario, co-écrit par Spasojevic et Aleksandar Radivojevic (critique spécialiste de l'horreur ayant travaillé sur Charleston et Vendetta), possède une structure narrative déconcertante qui joue délibérément avec notre perception. L'amnésie du protagoniste et les allers-retours temporels créent un sentiment de désorientation qui, s'il sert le propos, nuit parfois à la lisibilité de l'ensemble. La première partie fonctionne relativement bien, instaurant une tension croissante, mais le dernier acte bascule dans une surenchère gratuite qui dessert le message que le film tente de véhiculer. Le récit cherche à brouiller les pistes entre réalité et fiction, mais l'outrance des situations finit par saper sa propre crédibilité.

Les personnages évoluent dans un univers glauque où les motivations restent souvent obscures. Miloš incarne une figure tragique, celle d'un homme ordinaire broyé par un système pervers, mais son développement psychologique demeure superficiel. Vukmir, censé incarner le mal absolu et une certaine vision artistique dévoyée, relève davantage de la caricature que d'un antagoniste véritablement complexe. Quant aux personnages secondaires, ils sont relégués au rang de simples fonctions narratives, victimes ou bourreaux, sans véritable épaisseur.

Au-delà de son aspect purement provocateur, A serbian film tente d'explorer des thématiques sociétales et politiques. Spasojevic a expliqué que son œuvre était une métaphore de la Serbie post-guerre, où les citoyens se retrouvent « violés par l'autorité ». Né en 1976, le réalisateur avait 15 ans quand éclatèrent les guerres de Yougoslavie, et son film serait un exutoire face aux frustrations accumulées pendant cette période. Cette lecture politique, si elle donne une dimension supplémentaire à l'œuvre, n'excuse pas totalement ses excès. D'autres cinéastes comme Michael Haneke ou Pasolini ont su traiter de la violence systémique avec davantage de finesse et de profondeur.

Sur le plan technique, force est de reconnaître que A serbian film fait preuve d'une certaine maîtrise. La mise en scène de Spasojevic est soignée, avec une photographie léchée qui contraste avec la brutalité des actes représentés. Le montage de Darko Simic est efficace, notamment dans la façon dont il entremêle les souvenirs fragmentés du protagoniste. La bande sonore signée Sky Wikluh amplifie l'atmosphère oppressante du film. Ces qualités formelles indéniables rendent d'autant plus regrettable le fait que le film cède si facilement à l'excès, comme si les effets de choc primaient sur le discours.

Côté interprétation, Srdjan Todorovic livre une performance courageuse dans le rôle de Miloš. L'acteur se donne corps et âme, navigant entre détresse, confusion et rage avec conviction. Sergej Trifunovic campe un Vukmir inquiétant, même si son jeu frise parfois la surenchère dans les scènes les plus intenses. Jelena Gavrilovic, qui interprète Marija, l'épouse de Miloš, apporte une touche d'humanité bienvenue, tandis que Slobodan Bestic compose un Marko ambigu à souhait.

En définitive, A serbian film est une œuvre dérangeante qui ne laisse pas indifférent mais qui souffre de ses propres contradictions. S'il possède des qualités formelles indéniables et tente d'articuler un propos politique sur les traumatismes de la Serbie post-guerre, il se perd trop souvent dans une surenchère d'horreurs qui finit par diluer son message. Il rejoint ainsi cette catégorie de films qui, à force de vouloir provoquer, s'égarent en chemin. Pour ceux qui s'intéressent aux métaphores politiques brutales, je conseillerais plutôt de se tourner vers Salò de Pasolini ou Funny games de Haneke, des œuvres qui parviennent à questionner la violence sans tomber dans un spectacle aussi gratuit.
Ma note61%
Vu le 9 Avril 2011


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