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· Julien   Lepage

Les Shadoks
Jacques Rouxel
1968 – 1974

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Illustration de critique : Les Shadoks
Certaines œuvres entrent dans le panthéon de la culture populaire moins par leur qualité intrinsèque que par la polémique qu'elles ont déclenchée. Les Shadoks, créés par Jacques Rouxel (ancien publicitaire, anglophile convaincu, ancien de HEC reconverti en provocateur télévisuel), appartiennent résolument à cette catégorie. Diffusée à partir du 29 avril 1968 sur la Première chaîne de l'ORTF, la série met en scène deux peuples venus de l'espace : les Shadoks, oiseaux rondouillards juchés sur de longues pattes filiformes, bêtes et méchants, qui ne possèdent que quatre mots pour tout vocabulaire (« ga, bu, zo, meu ») et les Gibis, leurs opposés élégants et intelligents, coiffés d'un chapeau melon qui est à la fois leur cerveau et leur moyen de communication. Claude Piéplu, dont la voix nasale et doctorale est l'un des personnages à part entière de la série, en assure la narration. Avec lui aux commandes du récit, même l'absurde devient académique.

L'intrigue de la première saison se résume à peu de chose : les Shadoks et les Gibis, dont les planètes sont devenues invivables, veulent rejoindre la Terre. Les Gibis construisent une fusée efficace grâce au Cosmogol 999, carburant qu'ils extraient de leur atmosphère. Les Shadoks, eux, n'ont rien. Alors ils pompent. Et pompent. Et pompent encore. C'est là l'alpha et l'oméga de leur existence : actionner une cosmopompe géante dans l'espoir d'aspirer le carburant gibi depuis l'autre bout du cosmos. En vain, mais avec une constance admirable, car comme le dit leur logique implacable, « il vaut mieux pomper même s'il ne se passe rien que risquer qu'il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas ». Sur les cinquante-deux épisodes de cette première saison, le programme est sensiblement le même à chaque fois. C'est voulu, certes, mais l'intention ne suffit pas toujours à faire de la répétition une vertu.

Du côté de l'écriture, Rouxel s'inspire ouvertement du nonsense britannique (Carroll, Lear) et des maximes absurdes chères à Alphonse Allais ou à Queneau. Il s'est aussi beaucoup nourri des comic strips américains, ayant vécu à New York où il a côtoyé l'univers graphique de Saul Steinberg. Le résultat, sur le papier, est une suite de micro-récits construits sur une logique pervertie de l'intérieur, où les raisonnements semblent s'enchaîner avec rigueur pour aboutir à des conclusions délirantes. C'est malin. C'est parfois très malin. Mais c'est aussi terriblement inégal. Certains épisodes atteignent une forme de poésie absurde qui touche au génie : les devises shadokiennes, en particulier, ont une densité comique et philosophique réelle. D'autres enchaînent les gags mécaniques sans grande surprise, comme si la machine tournait à vide, ce qui est en un sens la définition même de l'esprit shadok, mais pas forcément un argument pour le spectateur.

Les personnages, dans leur conception, sont des archétypes purs et durs, délibérément privés de psychologie. Les Shadoks sont stupides et obstinés, les Gibis sont intelligents et condescendants, Gégène (l'insecte cracheur de feu habitant la Terre) est un personnage-obstacle plus que véritable protagoniste. Rouxel voulait que ces créatures soient bêtes et méchantes : il leur a donné un nom à consonnes dures, « D » et « K », en s'inspirant du groupe de rock The Shadows, alors au sommet de sa popularité. La pauvreté volontaire des personnages fait partie du dispositif satirique : on est davantage dans l'allégorie que dans le récit. Reste que cette absence totale d'attachement émotionnel aux protagonistes finit par rendre l'expérience un peu froide sur la durée.

Car c'est bien là le propos, au fond : les Shadoks sont une allégorie de l'humanité dans ce qu'elle a de plus absurdement conformiste. Travailler sans but, obéir à une logique déréglée, répéter indéfiniment les mêmes erreurs en espérant un résultat différent ; c'est le « métro-boulot-dodo » érigé en cosmologie. Le fait que la première diffusion ait eu lieu le 29 avril 1968, quelques jours à peine avant l'explosion de Mai, n'est pas anodin : beaucoup de spectateurs favorables y ont vu une critique du conformisme gaulliste et du capitalisme industriel. Les détracteurs, eux, ont hurlé à l'ineptie et à l'inutilité. L'ORTF a reçu plus de 5 000 lettres, pour et contre : du jamais-vu pour l'époque. Piéplu lui-même évoquait « une nouvelle affaire Dreyfus », ce qui est évidemment excessif mais dit quelque chose de la violence des réactions. Un lieutenant-colonel, dans son courrier, jugeait que « ces dessins sont horribles à voir, ils sont incohérents, les Shadoks n'ont ni queue ni tête ». D'autres téléspectateurs, au contraire, estimaient que « les Shadoks scintillent comme une étoile au milieu de la nullité des programmes actuels ». Deux semaines après la première diffusion, la grève générale de Mai 68 a de toute façon interrompu la série, qui n'a repris qu'en septembre. La deuxième saison, réalisée en 1969 et diffusée à partir de 1970, a même été directement façonnée par ces plaintes : elle est plus variée, techniquement plus soignée, car l'animographe — cette machine à fabriquer des dessins animés avec seulement cinq à six images par seconde, inventée par Jean Dejoux — a été abandonné au profit du dessin à la main sur grand format.

D'un point de vue visuel, les Shadoks sont une œuvre d'art brut télévisuel. Le trait est sommaire, presqu'enfantin, entièrement bidimensionnel ; Rouxel tenait à cette platitude comme à un principe métaphysique : « Si l'on introduit du relief, si l'on introduit une troisième dimension, ce n'est plus l'univers des Shadoks. » Quand on lui a proposé de fabriquer des petites poupées Shadok, il a confié que ça lui « fendait le cœur ». La musique concrète de Robert Cohen-Solal, stridente et expérimentale, vient du Service de la recherche de l'ORTF fondé par Pierre Schaeffer, le père de la musique concrète lui-même ; ce qui place la série dans une filiation d'avant-garde résolument élitiste pour un programme passant en prime time devant des millions de téléspectateurs. C'est là une des grandes contradictions des Shadoks : une œuvre expérimentale diffusée juste après le journal du soir, sur la seule chaîne publique disponible pour la majorité des Français, sans possibilité de zapper. Il n'y avait que deux chaînes. On avait les Shadoks ou rien.

La voix de Claude Piéplu mérite un paragraphe à part. C'est elle, plus que les dessins ou même les maximes, qui donne à la série sa tonalité particulière. Ce ton faussement doctoral, légèrement nasillard, qui énonce les absurdités les plus folles avec le sérieux d'un cours magistral ; sans lui, l'édifice s'effondrerait. Piéplu est l'instituteur qui enseigne le chaos, et c'est délicieux. Mais on peut aussi noter, avec un peu de recul, que la série repose peut-être trop sur cette voix. Ôtez-la, et il reste des dessins minimalistes qui bougent peu, sur une musique irritante… ce qui explique sans doute pourquoi les détracteurs étaient si nombreux.

Les Shadoks restent une œuvre fascinante dans son contexte, mais plus difficile à défendre comme expérience de visionnage prolongée. En tant que manifeste artistique, en tant que rupture dans le paysage télévisuel français, en tant qu'objet sociologique, la série a une valeur indéniable. Elle a ouvert une brèche, elle a divisé la France, elle a prouvé qu'on pouvait diffuser de l'avant-garde en heure de grande écoute. Mais regarder les deux cents épisodes aujourd'hui, c'est une autre affaire. La première saison en particulier souffre d'une répétitivité qui finit par émousser le plaisir que procure la logique absurde. Le génie de Rouxel est réel, la magie de Piéplu aussi, mais ensemble, ils ont construit quelque chose que l'on admire plus qu'on ne l'aime. Quelque chose à rapprocher, toutes proportions gardées, du Monty Python's Flying Circus ou du Flop de Philippe Geluck : un objet dont la simple existence est une provocation, mais dont l'humour exige un effort que tout le monde n'est pas disposé à fournir.
Ma note50%
Vu le 30 Juillet 2016


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