Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

SIVA
Philip K. Dick
1981

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : SIVA
Certains auteurs ont une œuvre. Philip K. Dick en a eu une révélation… au sens littéral du terme. En février 1974, après une visite chez son dentiste, un faisceau de lumière rose le frappe et lui communique des informations qu'il ne comprendra jamais tout à fait. Ce qu'il comprend en revanche, c'est que son fils souffre d'une hernie inguinale non diagnostiquée. Il l'emmène aux urgences. Les médecins confirment. La lumière rose avait dit vrai. De là naîtra l'une des obsessions les plus dévorantes de l'histoire littéraire américaine : qui, ou quoi, s'était manifesté ce soir-là ? Dieu ? Un satellite ? Une hallucination pharmaceutique ? Dick passera les huit années suivantes à tenter de répondre à cette question, remplissant quelque huit mille pages d'un journal métaphysique délirant qu'il appellera son Exégèse, et dont SIVA constitue la version romanesque, distillée, à peine fictionnalisée.

Publié en 1981, soit un an avant la mort de Dick emporté par un AVC à 54 ans, SIVA ouvre La trilogie divine, qui comprend également L'invasion divine et La transmigration de Timothy Archer. C'est une œuvre de fin de carrière, au sens où elle cristallise et condense tout ce que Dick a toujours cherché à faire : déstabiliser la notion même de réalité. Sauf qu'ici, il ne joue plus avec des concepts. Il se met lui-même en scène, à nu, avec une sincérité qui frise l'indécence.

Le personnage central s'appelle Horselover Fat. Ce n'est pas un hasard : Philip, en grec, signifie « amateur de chevaux » : Horselover. Et Dick, en allemand, veut dire « gras » : Fat. L'auteur ne cache donc rien, ou presque : Fat est lui, et lui est Fat, mais le narrateur — un certain Phil, écrivain de science-fiction — traite son alter ego à la troisième personne, comme s'il s'agissait d'un ami un peu timbré dont il raconterait les déboires. Ce dispositif schizophrène, au lieu d'être un simple artifice formel, finit par devenir le vrai sujet du livre : peut-on se regarder soi-même de l'extérieur ? Peut-on remettre en question sa propre expérience mystique tout en l'ayant vécue ? La dualité Phil/Fat structure le roman comme une psychanalyse ratée que le patient conduirait lui-même, avec les résultats qu'on imagine.

L'intrigue, si on peut appeler ça ainsi, démarre sur le suicide de Gloria, une amie de Fat que celui-ci n'a pas su sauver. Ce deuil inaugural plonge Fat dans une spirale obsessionnelle : il cherche du sens, un ordre caché derrière le chaos du monde. Et c'est là qu'intervient SIVA, le Système intelligent vivant et agissant, ce satellite-entité mystérieux, venu de l'étoile Sirius, qui projette des faisceaux roses sur Terre pour communiquer avec l'humanité. À mi-roman, Fat et ses amis — dont deux personnages à peine masqués qui sont en réalité les écrivains K. W. Jeter et Tim Powers — vont voir un film de science-fiction qui s'avère être une représentation fidèle de SIVA. Ils partent alors rencontrer son créateur : une rockstar nommé Eric Lampton, dont le modèle réel n'est autre que David Bowie, et dont l'acolyte Brent Mini est clairement calqué sur Brian Eno. Ils y découvrent Sophia, une fillette de deux ans qui serait la nouvelle incarnation de la Sagesse divine. Elle mourra deux jours plus tard dans un accident de laser. C'est ce genre de roman.

Ce qui déroute dans SIVA, c'est précisément ce qui le rend fascinant : il refuse de choisir entre le traité de métaphysique, l'autofiction et le roman de SF. Dick convoque pêle-mêle le gnosticisme valentinien, le zoroastrisme, le bouddhisme, Carl Jung, Paracelse, les Présocratiques, et les livre en vrac au lecteur comme on viderait une bibliothèque en feu. C'est érudit, chaotique, et par moments franchement indigeste. Adam Roberts, dans une critique pour Strange Horizons, ne s'y trompe pas : il pointe un roman qui « massively boring » (passablement ennuyant) dans ses passages les plus théoriques, alourdi par des extraits non digérés de l'Exégèse. Il a raison. Certaines pages ressemblent à un cours magistral donné par quelqu'un qui se noie et essaie de rédiger ses notes en même temps.

Et pourtant. Roberto Bolaño — qui n'était pas du genre à distribuer des lauriers à la légère — a qualifié Dick de « Kafka imbibé de LSD et de rage » et SIVA de roman « plus dérangeant que tout roman de Carson McCullers ». Cette violence dans le compliment dit quelque chose d'essentiel : SIVA n'est pas un roman qu'on apprécie tranquillement. Il vous contamine. Il s'infiltre. On passe sa lecture à se demander si Dick était fou ou s'il avait réellement mis le doigt sur quelque chose ; et l'intelligence du livre, c'est qu'il pose exactement cette question sans jamais y répondre. Le rationnel et le mystique coexistent, se contredisent, et finissent par s'annuler mutuellement. Comme dans Substance mort pour la drogue ou Le maître du Haut Château pour l'histoire, Dick prend un angle d'attaque oblique pour parler de ce qui le ronge vraiment : l'impossibilité de faire confiance à sa propre perception.

Le roman marche quand Dick joue de l'humour ; et il le fait plus qu'on ne l'attendrait. Son ton pince-sans-rire, ses échanges entre Fat et ses amis sceptiques, ses boutades sur les années dope, tout cela allège un récit qui sans cela deviendrait vite oppressant. Il marche moins quand il s'emballe dans ses digressions théologiques sans filet narratif. SIVA fonctionne sur un principe d'élasticité narrative, et les résultats dépendent autant du lecteur que du roman lui-même.

Ce n'est pas l'œuvre de Dick la plus abordable, ni la plus équilibrée. Ceux qui débutent avec lui feront mieux de commencer par Ubik ou Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?. Mais pour ceux qui ont déjà été mordus, SIVA est le roman où Dick enlève le masque… et révèle qu'en dessous, il y en avait encore un autre. C'est vertigineux, parfois épuisant, souvent génial, et terriblement humain pour un livre qui parle de satellites divins.
Ma note75%
Lu le 16 Mars 2010


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.