Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Super Mario bros. le film
Aaron Horvath et Michael Jelenic
2023

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Super Mario bros. le film
Adapter Super Mario Bros. au cinéma relevait de la mission impossible. Pas parce que le matériau source est pauvre — au contraire, Nintendo s'est bâti un empire sur le dos de ce plombier moustachu depuis 1985, avec plusieurs centaines de millions de jeux vendus, une notoriété qui tutoie celle de Mickey — mais précisément parce que cet univers n'a, par essence, jamais eu besoin d'une histoire pour fonctionner. Aller à droite, sauter, éviter les champignons, sauver la princesse. Point. Confier cette délicate équation à Aaron Horvath et Michael Jelenic, davantage connus pour leurs travaux sur Teen Titans Go !, n'avait rien d'une évidence. Et pourtant, le film est sorti en avril 2023 pour devenir l'un des plus grands cartons de l'histoire du cinéma d'animation — 1,35 milliard de dollars au box-office mondial, second derrière La Reine des Neiges 2. Ce succès colossal mérite qu'on s'y attarde, non pour le célébrer aveuglément, mais pour comprendre ce qu'il dit de nous, du cinéma, et du vide sidéral que peut parfois dissimuler une belle image. Mario et Luigi, deux frères plombiers italo-américains rêvant de percer à Brooklyn, se retrouvent aspirés dans un tuyau magique qui les catapulte dans un univers parallèle de royaumes colorés et de créatures improbables. Séparés dès leur arrivée, Mario atterrit dans le Royaume Champignon, où réside la Princesse Peach, guerrière aguerrie et souveraine déterminée. Luigi, lui, tombe entre les griffes de Bowser, le roi tyrannique des ténèbres qui vient de s'emparer d'une étoile de pouvoir et lorgne sans subtilité sur la princesse. Pour sauver son frère, Mario devra traverser des royaumes, apprendre à se battre, convaincre Donkey Kong et ses congénères de rejoindre la cause, et finalement faire face au grand méchant dans un climax new-yorkais aussi démesuré que prévisible. C'est là que le bât blesse, et autant le dire franchement : le scénario est mauvais. Pas maladroit, pas perfectible — mauvais. La structure narrative est d'une linéarité désarmante, les enjeux ne varient jamais en intensité, et les rebondissements sont téléphonés avec une telle avance qu'on a presque le temps de faire une partie de Mario Kart entre deux coups de théâtre. Il n'y a pas de vraie tension, pas de résistance dramatique, pas de moment où l'on doute réellement de l'issue. C'est un tunnel bien éclairé, sympas à emprunter, mais un tunnel quand même. Pour mémoire, la première adaptation cinématographique de l'univers — le film live de 1993 avec Bob Hoskins et John Leguizamo — avait été un désastre critique et commercial, traumatisant Shigeru Miyamoto au point qu'il avait mis plus de vingt ans avant d'autoriser une nouvelle adaptation. On comprend la prudence, mais on aurait aimé qu'elle se traduise par davantage d'ambition narrative, pas simplement par un contrôle qualité esthétique. Les personnages ne font guère mieux. Mario est courageux, loyal, déterminé. Luigi est peureux mais adorable. Bowser est méchant, puissant, jaloux — et amoureux transi de Peach, ce qui constitue l'une des rares libertés scénaristiques avec les jeux, et plutôt réussie dans le fond, tant elle offre à Jack Black quelques moments franchement drôles. La Princesse Peach, elle, a au moins eu le droit à une mise à jour bienvenue : finis la robe rose et les cris d'effroi, ici elle se bat, elle décide, elle n'attend pas d'être sauvée. C'était le minimum syndical en 2023, mais le minimum a au moins été respecté. Pour le reste, chaque personnage n'existe que comme fonction narrative ou prétexte à une référence — et c'est exactement là où le film révèle sa nature profonde : un catalogue de fan service soigneusement emballé dans du papier cadeau éblouissant. Car sur le plan du référencement, le film est redoutable. Chaque plan ou presque contient un clin d'œil, un bruit familier, une musique reconnaissable — les sons des pièces, les jingles de victoire, les thèmes remixés de Koji Kondo, les champignons, les étoiles, le circuit de Mario Kart traité comme une vraie séquence d'action. Le tout est accompagné d'une bande sonore résolument pop — Take on Me d'A-ha, du AC/DC — qui colle à l'énergie du film sans jamais vraiment s'interroger sur sa cohérence. C'est festif, c'est généreux, et pour quiconque a passé son enfance manette en main, c'est indubitablement jouissif. Mais un feu d'artifice, aussi beau soit-il, ne fait pas un film. La réalisation est, elle, irréprochable sur le plan technique. Le studio Illumination — dont le budget habituel tourne autour du double — a pourtant produit quelque chose visuellement nettement supérieur à tout ce qu'il avait fait auparavant avec environ 100 millions de dollars, la moitié du budget d'un Coco de Pixar. Le design des personnages est fidèle et soigné, les décors sont inventifs, l'animation est fluide et lisible, et le découpage des séquences d'action — Mario Kart en tête — est vraiment dynamique. Nintendo, réputé pour être un control freak notoire dans la supervision de ses licences, a clairement veillé au grain, et ça se voit. Le résultat ressemble à un parc d'attraction de luxe : tout est propre, tout est beau, tout est parfaitement calibré pour vous en mettre plein les yeux. Et c'est précisément le problème — on sort de ce parc d'attraction sans avoir vécu quoi que ce soit. En termes de doublage, la VF est, paraît-il, supérieure à la version originale — une anomalie suffisamment rare pour mériter d'être signalée. Le choix de Chris Pratt pour la VO avait suscité une perplexité légitime à l'annonce, et les avis divergent encore. En français, les comédiens de doublage semblent s'être franchement amusés, ce qui transparaît dans l'énergie des répliques. Jack Black, dans les deux langues, reste la vraie révélation : son Bowser est le seul personnage à avoir une intériorité, une fantaisie, un grain de folie qui transcende le cliché du grand méchant monolithique. Au fond, Super Mario Bros. le film est exactement ce qu'il prétend être, ni plus ni moins : un divertissement familial spectaculaire, un généreux hommage à un univers qui a bercé des générations, une pub géante pour une licence dont on n'avait pas vraiment besoin de faire la publicité. Pour ceux qui voulaient du cinéma — de la tension, des personnages qui grandissent, un scénario qui résiste — il faudra repasser. Pour ceux qui voulaient passer un bon moment avec leurs enfants ou ressusciter quelques souvenirs d'enfance, le contrat est rempli. Espérons que la suite, déjà annoncée dans les scènes post-générique — car bien sûr il y a déjà une suite en préparation — ose davantage. Ou pas. Avec 1,35 milliard de recettes, personne ne les y obligera. Pour une expérience d'animation plus ambitieuse dans la même veine du jeu vidéo porté au grand écran, Arcane reste, sans discussion, dans une autre catégorie.
Ma note50%
Vu le 14 Octobre 2023


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.