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· Julien   Lepage

Solanin
Inio Asano
2006

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Illustration de critique : Solanin
Certaines œuvres vous tombent dessus comme une averse en juillet : sans prévenir, sans raison apparente, et avec ce sentiment légèrement agaçant d'avoir été pris sans parapluie. Solanin, manga en deux tomes d'Inio Asano, publié entre 2005 et 2006 dans le Weekly young sunday de Shōgakukan, fait partie de cette catégorie. Pas désagréable. Pas inoubliable non plus. Quelque part entre les deux, dans une zone grise qui lui ressemble assez bien, finalement.

Asano, pour ceux qui découvrent le bonhomme, c'est un mangaka né en 1980 dans la préfecture d'Ibaraki, entré dans le métier en 2001 après avoir remporté le Sunday GX Rookie Prize avec une courte histoire. Solanin est sa troisième œuvre longue, et la première à lui offrir une vraie visibilité internationale. Ce qui viendra après (notamment Goodnight Punpun) le consacrera définitivement comme une voix à part dans le paysage du manga adulte. Mais en 2006, il est encore un auteur en construction, et ça se sent. Ce manga, il l'a écrit pour souffler. Son œuvre précédente, Nijigahara holograph, était un labyrinthe psychologique oppressant qui commençait visiblement à lui peser. Solanin était censé être sa bouffée d'air frais. Un récit « ensoleillé ». Ce que ça donne, c'est un manga qui se veut lumineux mais qui garde les mains dans les poches, la tête baissée, et qui regarde ses chaussures en sifflotant. Autrement dit : pas exactement Amélie Poulain.

L'histoire suit Meiko et Taneda, un couple de jeunes Tokyoïtes sortis de l'université depuis deux ans, qui cohabitent dans un appartement trop petit avec des rêves trop grands et des comptes bancaires trop maigres. Elle est secrétaire dans une grande boîte, boulot qu'elle déteste cordialement. Lui fait de l'illustration freelance et joue de la guitare dans un groupe amateur qui ne décolle pas. Autour d'eux gravitent Rip et Kato, les deux autres membres du groupe ; le genre de potes qu'on a tous eus à vingt-cinq ans, ceux qui sont toujours là pour une bière, mais jamais vraiment pour grand-chose d'autre. Meiko finit par claquer la porte de son emploi sur un coup de tête, ce qui déclenche une série de micro-séismes existentiels. Et puis, au milieu de tout ça, la vie — comme elle sait si bien le faire — vient flanquer un grand coup de pied dans la fourmilière.

Graphiquement, Asano a déjà sa patte. Il travaille ses décors urbains à partir de photographies retravaillées au trait, ce qui donne à Tokyo une présence presque documentaire, presque Kiarostami dans sa façon d'ancrer les corps dans des espaces concrets et reconnaissables. Les visages des personnages, eux, restent simples, doux, expressifs sans être caricaturaux, loin de l'expressionnisme manga habituel. Le contraste fonctionne. Les scènes de concert, notamment, sont réussies : on sent la vibration, le chaos maîtrisé, l'adrénaline de jouer devant vingt personnes dans une salle qui sent la bière et le câble brûlé. Là, Asano lâche un peu les rênes et ça respire.

Le problème, c'est le reste du temps.

Le premier tome s'écoule à la vitesse d'un dimanche après-midi de novembre. C'est voulu, revendiqué même ; Asano le dit lui-même dans sa postface : il voulait capturer des personnages « ordinaires qui se fondent dans le décor de la ville », sans héroïsme, sans destin extraordinaire. Très bien. Sauf qu'entre la philosophie déclarée et l'exécution, il y a un fossé. La lenteur contemplative peut être une force : c'est ce que font Honey and Clover ou le cinéma de Kore-eda avec une maîtrise que Solanin n'atteint pas toujours. Ici, certaines séquences s'étirent sans que leur vacuité soit pleinement justifiée narrativement. On attend que quelque chose se passe. Et quand quelque chose se passe enfin, c'est brutal, abrupt, presque mal amené ; comme si Asano avait eu peur de préparer trop soigneusement le terrain de peur d'émousser le choc. Le résultat est que le choc, lui, arrive un peu trop vite pour être pleinement ressenti.

Le deuxième tome remonte la pente. Le traitement du deuil, en particulier, est juste et sobre : Meiko qui reprend la guitare de Taneda pour finir sa chanson, c'est le genre de geste simple qui dit tout sans rien expliquer. L'arc émotionnel final fonctionne. Mais la résolution reste délibérément ouverte, flottante, et pour le coup un peu trop convenue dans son refus de conclure. C'est l'un de ces mangas qui vous dit « la vie n'a pas de fin propre » avec tellement d'insistance qu'on finit par se demander si l'auteur ne se cherchait pas lui-même une porte de sortie narrative.

Les thèmes portés par Solanin (la précarité des vingt-cinq ans, les rêves qu'on reporte, la tension entre liberté et responsabilité) sont traités avec sincérité. Le manga a été nommé aux Eisner Awards et aux Harvey Awards en 2009, et ce n'est pas volé : il y a une vraie honnêteté dans la façon dont Asano parle de sa génération, sans angélisme ni misérabilisme. D'autant que ces thèmes, développés avant la crise financière de 2008, ont acquis rétrospectivement une pertinence presque prophétique. Mais « sincère » et « original » ne sont pas synonymes. Et là, comparé à ce que fera Asano ensuite avec Goodnight Punpun, ou à ce que Nana d'Ai Yazawa faisait déjà à la même époque avec des thèmes voisins mais une intensité émotionnelle autrement plus tendue, Solanin reste en deçà de son propre potentiel.

Ce qui reste, au fond, c'est un manga attachant sans être marquant. Une œuvre de transition, dans la bibliographie d'un auteur qui allait bientôt faire beaucoup mieux, et dans la vie de certains lecteurs qui se reconnaîtront pleinement dans Meiko ou Taneda à vingt-cinq ans… et beaucoup moins à trente-cinq. C'est peut-être ça, finalement, sa vraie limite : Solanin est une œuvre d'âge, au sens où elle parle le plus fort à ceux qui la lisent au bon moment. En dehors de cette fenêtre, elle sonne un peu creux. Agréable à parcourir, vite refermé, doucement oublié.
Ma note72%
Lu le 18 Décembre 2024


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