Southland tales
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Le cinéma américain indépendant du début des années 2000 a produit quelques météores fulgurants, et Richard Kelly semblait être l'un d'eux. Son premier long métrage, Donnie Darko, avait réussi l'exploit de transformer un semi-échec commercial en œuvre culte adulée par une génération entière de lycéens en mal d'absolu. Suffisamment pour que le jeune réalisateur se retrouve auréolé d'une réputation de génie visionnaire que, franchement, le film ne justifiait qu'à moitié. Porté par cette vague d'enthousiasme un poil disproportionné, Kelly s'est attelé à un projet pharaonique, convoquant Dwayne Johnson, Sarah Michelle Gellar, Seann William Scott et jusqu'à Justin Timberlake pour ce qui devait être sa grande déclaration d'intention cinématographique. Le résultat s'appelle Southland tales, il est sorti en 2006, et il faudra tout votre courage pour aller au bout.
L'intrigue, dans les grandes lignes, se déroule en Californie en 2008, dans une Amérique dévastée par une attaque nucléaire au Texas qui a précipité le pays dans la Troisième Guerre Mondiale. La compagnie US-IDent surveille désormais chaque citoyen, pendant qu'une mystérieuse machine à énergie perpétuelle alimentée par les vagues de l'océan — le fameux « fluid karma » — commence à altérer le cours même de la réalité et à faire ralentir la rotation de la Terre. Au centre de ce chaos, on trouve Boxer Santaros, une star de cinéma amnésique interprétée par Johnson, qui élabore le scénario de son prochain film en compagnie de Krysta Now, ex-actrice pornographique reconvertie en femme d'affaires multitâche campée par Gellar. En parallèle, les destins des frères jumeaux Roland et Ronald Taverner, tous deux joués par Seann William Scott, se confondent avec rien de moins que l'Apocalypse. Timberlake, lui, joue un vétéran d'Irak défiguré, peut-être télépathe, perché dans un fauteuil géant avec un fusil géant. Sur le papier, ça ressemble à une satire politique ambitieuse et déjantée. En pratique, c'est un puzzle de mille pièces dont aucune ne correspond aux autres.
Le problème fondamental de Southland tales, c'est son scénario ; ou plutôt son absence de scénario digne de ce nom. Kelly a conçu son film comme la seconde moitié d'une œuvre en six chapitres, les trois premiers devant être lus sous forme de romans graphiques publiés avant la sortie du film. Une idée aussi géniale que suicidaire : sans ces prequels, qu'environ 1 % des spectateurs ont effectivement ouverts, le film devient proprement impénétrable. Il ne suffit pas de mal raconter une histoire pour la rendre complexe ou intelligente, et d'intelligence, ici, on cherche encore. Les allusions politiques au gouvernement Bush, à la surveillance de masse, à la guerre en Irak, sont traitées avec la finesse d'un tract de lycéen. Les références s'accumulent (La mort en prime, Blade runner, l'Apocalypse selon saint Jean) sans jamais être digérées ni transcendées. Et s'il peut parfois être très utile de partir du cliché pour raconter une histoire, il est toujours du dernier mauvais ton d'oublier résolument de s'en écarter à un moment donné.
Les personnages eux-mêmes pâtissent de cet abandon narratif. Boxer Santaros est une star amnésique qui joue un personnage dans un film qu'il est en train d'écrire : une mise en abyme méta qui aurait pu être fascinante si elle avait été conduite avec rigueur. Mais la construction dramatique s'effondre très vite, et tous les protagonistes finissent par dériver comme des astronautes coupés de leur vaisseau, chacun dans sa propre orbite, sans que leurs trajectoires ne créent jamais de véritable collision dramatique. Krysta Now est réduite à une série de répliques sarcastiques sur l'état du monde, les frères Taverner à un dispositif métaphysique mal expliqué, et les personnages secondaires — ils sont légion — surgissent et disparaissent sans laisser la moindre trace. Kelly a cru que la somme de ses personnages et de ses situations compenserait les failles de sa narration. Il s'est lourdement trompé.
Sur le fond, l'ambition thématique n'est pas en cause. Le film scrute une Amérique post-11 Septembre sous surveillance totale, gangrenée par la télé-réalité, l'obsession sécuritaire, les guerres d'influence entre une droite puritaine et une gauche néo-marxiste aussi ridicule qu'elle, le tout dans un Los Angeles qui ressemble à une fête foraine en train de brûler. Et rétrospectivement, en 2009, on reconnaît dans ce tableau certaines tendances qui n'ont fait que s'aggraver. Mais l'intelligence politique ne se décrète pas, et les intentions louables de Kelly se noient dans un tel déluge de références médiocres et d'esthétique douteuse qu'elles ne parviennent jamais à émerger. Présenter le film en compétition à Cannes en mai 2006, avec plusieurs effets spéciaux du climax final encore inachevés, a été la première erreur d'un long catalogue de mauvaises décisions. Les sifflets et les huées de la presse internationale n'ont pas surpris grand monde.
Techniquement, le film souffre d'un montage chaotique qui donne l'impression que Kelly n'a jamais eu de producteur suffisamment autoritaire pour lui taper sur les doigts. Ce qu'il lui aurait pourtant fallu. La version présentée à Cannes durait 160 minutes ; celle remontée après le désastre cannois en dure encore 144. Les vingt minutes coupées n'ont manifestement pas suffi. La photographie, elle, n'est pas sans qualités : Los Angeles est filmée avec une certaine fièvre hallucinée qui sied au propos. Mais elle ne peut pas grand-chose contre une structure aussi désarticulée. Quant à la bande-son composée en grande partie par Moby, elle ajoute une couche d'emphase électronique qui achève d'alourdir l'ensemble. Ce n'est pas parce que la fin du monde approche qu'il faut en rajouter à ce point sur la partition.
Côté interprétation, le choix de recruter un casting constitué d'icônes pop de seconde zone se révèle très vite une erreur de taille. Dwayne Johnson, alias The Rock, n'arrive pas à convaincre dans ce rôle de star de cinéma névrosée qui lui demande une palette émotionnelle que ses muscles semblent physiquement incapables de produire. Il décroche sans conteste le pompon du plus piètre acteur du film. Sarah Michelle Gellar, perpétuellement sous-employée depuis la fin de Buffy contre les vampires, confirme ici que la transition cinéma reste un exercice périlleux pour elle. Et puis il y a Christophe Lambert, que l'on n'attendait pas là, et qui réussit l'exploit d'être presque le moins mauvais de la bande principale, ce qui en dit long sur le niveau général. En revanche, Seann William Scott s'en sort avec une certaine dignité dans son double rôle, Timberlake, qui déclarera en 2011 ne toujours pas savoir de quoi parle le film, livre une présence charismatique dans sa séquence la plus mémorable, et Jon Lovitz tire son épingle du jeu dans un registre qui lui sied mieux qu'à quiconque ici. Ce sont les seuls véritables rescapés d'un naufrage collectif.
Au final, Southland tales est suffisamment tordu pour que des masochistes laissent libre cours à leur verve et lui trouvent des vertus cachées. Mais rien ne peut camoufler l'incroyable vide qui se cache derrière une histoire saugrenue, boursouflée et prétentieuse que Kelly est probablement le seul à comprendre pleinement… et encore. Le bide abyssal au box-office américain, suivi d'une sortie directement en vidéo dans le reste du monde, sonne comme une sentence logique et méritée. Si vous cherchez une dystopie américaine réellement maîtrisée, retournez plutôt du côté de Brazil de Terry Gilliam ou du Strange days de Kathryn Bigelow ; deux films que Kelly a pillés allègrement, et auxquels il n'arrive pas à la cheville.
L'intrigue, dans les grandes lignes, se déroule en Californie en 2008, dans une Amérique dévastée par une attaque nucléaire au Texas qui a précipité le pays dans la Troisième Guerre Mondiale. La compagnie US-IDent surveille désormais chaque citoyen, pendant qu'une mystérieuse machine à énergie perpétuelle alimentée par les vagues de l'océan — le fameux « fluid karma » — commence à altérer le cours même de la réalité et à faire ralentir la rotation de la Terre. Au centre de ce chaos, on trouve Boxer Santaros, une star de cinéma amnésique interprétée par Johnson, qui élabore le scénario de son prochain film en compagnie de Krysta Now, ex-actrice pornographique reconvertie en femme d'affaires multitâche campée par Gellar. En parallèle, les destins des frères jumeaux Roland et Ronald Taverner, tous deux joués par Seann William Scott, se confondent avec rien de moins que l'Apocalypse. Timberlake, lui, joue un vétéran d'Irak défiguré, peut-être télépathe, perché dans un fauteuil géant avec un fusil géant. Sur le papier, ça ressemble à une satire politique ambitieuse et déjantée. En pratique, c'est un puzzle de mille pièces dont aucune ne correspond aux autres.
Le problème fondamental de Southland tales, c'est son scénario ; ou plutôt son absence de scénario digne de ce nom. Kelly a conçu son film comme la seconde moitié d'une œuvre en six chapitres, les trois premiers devant être lus sous forme de romans graphiques publiés avant la sortie du film. Une idée aussi géniale que suicidaire : sans ces prequels, qu'environ 1 % des spectateurs ont effectivement ouverts, le film devient proprement impénétrable. Il ne suffit pas de mal raconter une histoire pour la rendre complexe ou intelligente, et d'intelligence, ici, on cherche encore. Les allusions politiques au gouvernement Bush, à la surveillance de masse, à la guerre en Irak, sont traitées avec la finesse d'un tract de lycéen. Les références s'accumulent (La mort en prime, Blade runner, l'Apocalypse selon saint Jean) sans jamais être digérées ni transcendées. Et s'il peut parfois être très utile de partir du cliché pour raconter une histoire, il est toujours du dernier mauvais ton d'oublier résolument de s'en écarter à un moment donné.
Les personnages eux-mêmes pâtissent de cet abandon narratif. Boxer Santaros est une star amnésique qui joue un personnage dans un film qu'il est en train d'écrire : une mise en abyme méta qui aurait pu être fascinante si elle avait été conduite avec rigueur. Mais la construction dramatique s'effondre très vite, et tous les protagonistes finissent par dériver comme des astronautes coupés de leur vaisseau, chacun dans sa propre orbite, sans que leurs trajectoires ne créent jamais de véritable collision dramatique. Krysta Now est réduite à une série de répliques sarcastiques sur l'état du monde, les frères Taverner à un dispositif métaphysique mal expliqué, et les personnages secondaires — ils sont légion — surgissent et disparaissent sans laisser la moindre trace. Kelly a cru que la somme de ses personnages et de ses situations compenserait les failles de sa narration. Il s'est lourdement trompé.
Sur le fond, l'ambition thématique n'est pas en cause. Le film scrute une Amérique post-11 Septembre sous surveillance totale, gangrenée par la télé-réalité, l'obsession sécuritaire, les guerres d'influence entre une droite puritaine et une gauche néo-marxiste aussi ridicule qu'elle, le tout dans un Los Angeles qui ressemble à une fête foraine en train de brûler. Et rétrospectivement, en 2009, on reconnaît dans ce tableau certaines tendances qui n'ont fait que s'aggraver. Mais l'intelligence politique ne se décrète pas, et les intentions louables de Kelly se noient dans un tel déluge de références médiocres et d'esthétique douteuse qu'elles ne parviennent jamais à émerger. Présenter le film en compétition à Cannes en mai 2006, avec plusieurs effets spéciaux du climax final encore inachevés, a été la première erreur d'un long catalogue de mauvaises décisions. Les sifflets et les huées de la presse internationale n'ont pas surpris grand monde.
Techniquement, le film souffre d'un montage chaotique qui donne l'impression que Kelly n'a jamais eu de producteur suffisamment autoritaire pour lui taper sur les doigts. Ce qu'il lui aurait pourtant fallu. La version présentée à Cannes durait 160 minutes ; celle remontée après le désastre cannois en dure encore 144. Les vingt minutes coupées n'ont manifestement pas suffi. La photographie, elle, n'est pas sans qualités : Los Angeles est filmée avec une certaine fièvre hallucinée qui sied au propos. Mais elle ne peut pas grand-chose contre une structure aussi désarticulée. Quant à la bande-son composée en grande partie par Moby, elle ajoute une couche d'emphase électronique qui achève d'alourdir l'ensemble. Ce n'est pas parce que la fin du monde approche qu'il faut en rajouter à ce point sur la partition.
Côté interprétation, le choix de recruter un casting constitué d'icônes pop de seconde zone se révèle très vite une erreur de taille. Dwayne Johnson, alias The Rock, n'arrive pas à convaincre dans ce rôle de star de cinéma névrosée qui lui demande une palette émotionnelle que ses muscles semblent physiquement incapables de produire. Il décroche sans conteste le pompon du plus piètre acteur du film. Sarah Michelle Gellar, perpétuellement sous-employée depuis la fin de Buffy contre les vampires, confirme ici que la transition cinéma reste un exercice périlleux pour elle. Et puis il y a Christophe Lambert, que l'on n'attendait pas là, et qui réussit l'exploit d'être presque le moins mauvais de la bande principale, ce qui en dit long sur le niveau général. En revanche, Seann William Scott s'en sort avec une certaine dignité dans son double rôle, Timberlake, qui déclarera en 2011 ne toujours pas savoir de quoi parle le film, livre une présence charismatique dans sa séquence la plus mémorable, et Jon Lovitz tire son épingle du jeu dans un registre qui lui sied mieux qu'à quiconque ici. Ce sont les seuls véritables rescapés d'un naufrage collectif.
Au final, Southland tales est suffisamment tordu pour que des masochistes laissent libre cours à leur verve et lui trouvent des vertus cachées. Mais rien ne peut camoufler l'incroyable vide qui se cache derrière une histoire saugrenue, boursouflée et prétentieuse que Kelly est probablement le seul à comprendre pleinement… et encore. Le bide abyssal au box-office américain, suivi d'une sortie directement en vidéo dans le reste du monde, sonne comme une sentence logique et méritée. Si vous cherchez une dystopie américaine réellement maîtrisée, retournez plutôt du côté de Brazil de Terry Gilliam ou du Strange days de Kathryn Bigelow ; deux films que Kelly a pillés allègrement, et auxquels il n'arrive pas à la cheville.
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