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· Julien   Lepage

Stay
Marc Forster
2005

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Illustration de critique : Stay
Impossible de nier l'attente qui entourait ce film à sa sortie : un long-métrage signé Marc Forster, auréolé du succès de Neverland, porté par Ewan McGregor, Ryan Gosling et Naomi Watts, et écrit par un scénariste encore peu connu du grand public, mais déjà prometteur, avait de quoi éveiller la curiosité. Le contexte de l'époque est important : le thriller psychologique « à twist » est alors en pleine vogue, et Hollywood semble persuadé que le public a envie de récits sombres, labyrinthiques, jouant avec la perception et la mort. Tout est donc en place pour un film ambitieux, sérieux, peut-être même un peu prétentieux.

Le point de départ est simple et accrocheur : un jeune homme, Henry Letham, annonce à son psychiatre, Sam Foster, qu'il mettra fin à ses jours dans trois jours. Refusant d'abandonner son patient, le médecin s'implique de plus en plus, quitte à franchir les frontières de la raison. La ville devient un terrain instable, les visages se dédoublent, le temps semble se dérégler, et le récit glisse progressivement vers un voyage entre vie et mort, rêve et réalité. Plus le compte à rebours avance, plus le film se déploie comme une errance mentale, où chaque scène paraît contaminée par l'angoisse et la confusion.

Le scénario est sans doute l'élément le plus problématique. Sur le papier, l'idée est solide : traiter la dépression et le suicide à travers une structure éclatée, presqu'onirique, qui épouse l'état mental de ses personnages. Dans les faits, le film donne souvent l'impression de vouloir être plus malin que son spectateur. Les indices sont là, parfois même très visibles, mais noyés dans un enchevêtrement de symboles, de coïncidences et de ruptures de ton qui finissent par fatiguer. On pense à L'échelle de Jacob pour l'ambition métaphysique, à Mulholland Drive pour la narration éclatée, mais sans atteindre ni la rigueur du premier, ni la puissance hypnotique du second. Le récit avance, mais sans véritable tension dramatique : le mystère intrigue, puis lasse, et la révélation finale, pourtant soigneusement préparée, manque d'impact émotionnel.

Les personnages, eux, existent davantage comme des fonctions que comme de véritables êtres de chair. Sam Foster est le psychiatre classique, hanté par ses propres failles, dont l'implication dépasse rapidement le cadre professionnel. Henry Letham, figure centrale, reste volontairement opaque, presque conceptuelle, incarnation de la détresse plutôt qu'individu pleinement défini. Les personnages secondaires gravitent autour de ce duo comme des fragments de conscience, apparaissant, disparaissant, parfois sans véritable logique apparente. Cette approche peut se défendre, mais elle crée une distance qui empêche l'attachement réel : on observe plus qu'on ne ressent.

Les thèmes abordés sont pourtant forts : la culpabilité, la dépression, le déni, la peur de la mort, mais aussi la fascination qu'exerce la souffrance sur ceux qui tentent de la comprendre. Le film parle de suicide avec sérieux, sans sensationnalisme, ce qui est à saluer. Il tente aussi de questionner la place du soignant, ses limites, et le danger de vouloir sauver l'autre à tout prix. Le problème vient de la manière : à force de stylisation et de symbolisme appuyé, le propos perd en clarté et en force. Là où le film voudrait émouvoir ou bouleverser, il provoque surtout une réflexion intellectuelle un peu froide.

La réalisation, en revanche, est souvent irréprochable. Marc Forster soigne son atmosphère avec une précision clinique. La photographie urbaine, froide et désaturée, renforce ce sentiment de malaise permanent. Les transitions visuelles, les jeux de reflets, de ralentis et de raccords improbables donnent parfois au film une vraie personnalité. Certaines scènes, notamment autour du pont, restent en tête pour leur étrangeté. La bande-son, discrète, mais insistante, participe à cette sensation d'étouffement. On sent un réalisateur qui maîtrise son outil, peut-être trop soucieux de style au détriment de la narration.

Côté interprétation, le casting fait clairement le travail. Ewan McGregor apporte à Sam Foster une nervosité crédible, rappelant par moments ses rôles plus tourmentés, loin de l'insouciance de Trainspotting. Ryan Gosling, encore au début de sa carrière, impose déjà une présence étrange, fantomatique, qui convient parfaitement au personnage. Naomi Watts, fidèle à sa réputation depuis Mulholland Drive, joue la fragilité avec justesse, même si son personnage semble parfois sous-exploité. Les seconds rôles, nombreux, apportent une densité bienvenue, même si certains semblent là plus pour nourrir l'ambiance que pour exister réellement.

Au final, le film laisse une impression mitigée. Il intrigue, il fascine par instants, mais il donne aussi le sentiment d'un potentiel partiellement gâché. Trop cérébral pour émouvoir pleinement, trop flou pour convaincre totalement, il se regarde sans déplaisir mais sans véritable envie d'y revenir. Un objet soigné, ambitieux, parfois sincère, mais qui confond complexité et profondeur. Pour ceux qui aiment les récits fragmentés et les puzzles narratifs, il pourra rappeler Donnie Darko, en moins audacieux, ou Sixième sens, en moins efficace. Une expérience intéressante, mais inaboutie, qui reste davantage dans la tête que dans le cœur.
Ma note44%
Vu le 18 Avril 2009


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