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· Julien   Lepage

Tais-toi !
Francis Veber
2003

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Illustration de critique : Tais-toi !
Sorti en 2003, Tais-toi ! marque le retour d'un tandem que l'on croyait évident tant il semble aujourd'hui aller de soi : Francis Veber à l'écriture et à la mise en scène, Jean Reno et Gérard Depardieu face à face, l'un taiseux et minéral, l'autre envahissant et verbal jusqu'à l'asphyxie. À l'époque, le film arrive après le succès populaire du Placard, dans un contexte où Veber est perçu moins comme un simple réalisateur que comme un auteur au sens plein, un artisan de la comédie française ayant façonné, depuis les années 70, une mécanique comique immédiatement identifiable. L'attente est donc claire : retrouver cette machine bien huilée, en acceptant par avance qu'elle fonctionne toujours avec les mêmes engrenages.

L'histoire tient en quelques lignes, et le film n'essaie jamais de faire croire le contraire. Ruby est un criminel endurci, mu par une seule obsession : se venger de l'homme qui a fait assassiner la femme qu'il aimait. Mutique, fermé, abstrait dans sa colère, il est arrêté après avoir dérobé une importante somme à sa future victime. Pour le faire parler, la police croit avoir trouvé l'arme absolue : lui coller dans les pattes Quentin, de Montargis, petit braqueur simple d'esprit, d'une gentillesse aussi sincère que catastrophique, incapable de se taire plus de dix secondes. Ce qui devait être un interrogatoire psychologique se transforme rapidement en cavale absurde, où la violence froide de l'un se heurte à la naïveté bruyante de l'autre.

Le scénario repose sur une idée unique, primitive : confronter deux extrêmes et regarder ce qui se passe. Veber n'a jamais caché son goût pour ces duos dysfonctionnels, et celui-ci s'inscrit clairement dans la lignée de La chèvre, Les compères ou Les fugitifs. La surprise ne vient donc pas de la structure, archi-connue, mais de la radicalité avec laquelle le film pousse son principe. Ici, le comique de situation est souvent jusqu'au-boutiste, parfois même brutal : répétitions, décalages sociaux appuyés, humour gras assumé. Tout ne fonctionne pas avec la même efficacité, certaines idées sont étirées jusqu'à la corde, et la dernière partie glisse vers une forme de rédemption un peu trop appuyée, flirtant avec un romantisme bas de gamme qui jure légèrement avec l'énergie initiale. Mais dans l'ensemble, la mécanique tient, précisément parce qu'elle ne cherche jamais à se déguiser en autre chose.

Les personnages sont volontairement caricaturaux. Ruby n'est pas tant un homme qu'un bloc de colère, une force immobile tendue vers un objectif unique. Quentin, à l'inverse, est un flux permanent : de mots, de gestes, de bons sentiments. Il n'évolue pas vraiment, et c'est justement là que réside sa fonction : rester identique à lui-même jusqu'à user son entourage. Le film joue peu la carte de la psychologie, préférant l'efficacité immédiate à toute forme de nuance. Les seconds rôles, eux, sont dessinés à gros traits mais avec un sens certain du détail : policiers, psychiatre, voyous de seconde zone, tous existent le temps d'une ou deux scènes, juste assez pour marquer les esprits avant de disparaître.

Sous ses dehors de farce potache, le film aborde malgré tout quelques thèmes récurrents chez Veber : la marginalité, l'inadaptation sociale, la violence des normes. Quentin est un inadapté absolu, incapable de comprendre quand il faut se taire, mais aussi incapable de méchanceté. Ruby, lui, est parfaitement adapté à un monde violent, mais totalement coupé de toute relation humaine. Leur rencontre ne délivre pas un message profond ou original, mais elle propose une idée simple : la gentillesse, même stupide, peut désamorcer la violence, au moins temporairement. Le film ne cherche jamais à intellectualiser cette idée, et c'est sans doute pour le mieux.

La réalisation est d'une sobriété invisible. Veber filme sans fioritures, privilégiant la lisibilité et le rythme. La mise en scène se met constamment au service du gag, avec un sens du tempo très sûr. La photographie est fonctionnelle, parfois un peu terne, mais parfaitement adaptée à cet univers urbain sans charme. La musique accompagne sans jamais souligner lourdement, et l'ensemble donne cette impression de fluidité qui caractérise les films de leur auteur : rien ne dépasse, rien ne manque vraiment.

Côté interprétation, le film repose largement sur un pari audacieux : inverser les rôles habituels. Voir Depardieu dans la peau d'un benêt bavard est un plaisir inattendu, presque jubilatoire, surtout pour qui a toujours eu du mal avec ses incarnations de brute charismatique. Ici, il ose le ridicule, l'excès, la répétition, et y trouve une forme de liberté rare. Reno, plus raide, plus limité dans son registre, sert de contrepoint parfait, même si son personnage tourne parfois en rond. Autour d'eux, André Dussollier marque durablement les esprits en psychiatre pince-sans-rire, livrant une réplique devenue culte (« C'est un asile de fous, pas un asile de cons. Il faudrait construire des asiles de cons, mais vous imaginez un peu la taille des bâtiments… »), tandis que Richard Berry apporte une décontraction bienvenue au rôle du policier.

Impossible de nier les limites du film : certaines situations sentent le déjà-vu, la répétition finit parfois par fatiguer, et la conclusion perd un peu de son mordant en cherchant à émouvoir. Pourtant, contre toute attente, l'ensemble fonctionne. Peut-être parce que le film assume pleinement ce qu'il est : une comédie brute, sans prétention, conçue pour faire rire avant tout. Dans un paysage de comédies souvent frileuses ou cyniques, Tais-toi ! conserve une générosité et une efficacité qui forcent la sympathie.

Au final, sans atteindre les sommets du Dîner de cons, le film s'impose comme un divertissement franc du collier, idéal pour une deuxième partie de soirée, capable de provoquer de véritables crises de rire, parfois au point d'en devenir presque dangereux pour la respiration. Un plaisir coupable, peut-être, mais un plaisir solide, porté par un savoir-faire indéniable et un duo improbable qui, contre toute logique, fonctionne admirablement bien.
Ma note86%
Vu le 24 Avril 2009


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