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· Julien   Lepage

Taram et le Chaudron magique
Ted Berman et Richard Rich
1985

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Illustration de critique : Taram et le Chaudron magique
Quel drôle d'objet que ce film d'animation de Ted Berman et Richard Rich, arrivé en 1985 dans un moment de flottement total chez Disney, comme un essai timide pour aller jouer sur le terrain de la fantasy épique sans renier complètement la patte maison. Adapté des romans de Lloyd Alexander, porté par une distribution vocale aussi longue qu'un générique de fin de blockbuster, il s'annonçait à l'époque comme une tentative audacieuse de renouveler la formule. Les attentes existaient, même si elles étaient floues : Disney pouvait-il vraiment réussir un conte noir, sans chansons, avec un méchant squelettique qui terroriserait les enfants ?

L'histoire est relativement simple : dans le pays de Prydain, Taram, adolescent rêveur chargé de s'occuper d'un porc… prophétique, se retrouve embarqué dans une quête dangereuse. But de la mission : empêcher le redoutable Seigneur des Ténèbres de mettre la main sur un chaudron magique capable de lever une armée de morts. Taram rencontre en route la princesse Eilonwy, vive et curieuse, Ritournel le barde gaffeur, et bien sûr Gurki, créature peureuse, paradoxalement indispensable. Ensemble ils affrontent sorcières, créatures fétides, forêts inquiétantes et prisons délabrées, dans un monde qui hésite toujours entre conte héroïque et fantaisie gentiment bancale.

Le scénario a des qualités évidentes : un rythme assez soutenu, une atmosphère sombre bien marquée, des moments franchement audacieux pour Disney. Mais il souffre d'un problème tenace : on sent par endroits les fameux coups de ciseaux infligés avant la sortie. Certaines scènes arrivent trop vite, d'autres semblent manquer, comme si le film avait été compressé au-delà du raisonnable. Les enjeux restent clairs, mais la progression dramatique paraît souvent hachée. On devine les ambitions titanesques derrière cette adaptation, mais elles ne prennent pas toujours la forme qu'elles méritaient.

Côté personnages, on est dans un entre-deux permanent. Taram a le courage et la naïveté attendus, mais manque un peu de chair : c'est un héros adolescent générique, fonctionnel, mais rarement véritablement attachant. Eilonwy apporte du relief : vive, déterminée, parfois sarcastique, elle s'affirme bien plus qu'une princesse « à sauver ». Ritournel joue son rôle de contrepoint comique, avec quelques éclats bien placés. Quant à Gurki, il divise encore aujourd'hui : certains y voient un adorable compagnon peureux, d'autres une présence irritante. Le Seigneur des Ténèbres, lui, reste impressionnant, presque trop pour un film destiné aux familles : son design, son aura et sa mise en scène en font l'un des antagonistes les plus mémorables du studio, malgré un développement narratif très limité.

Les thèmes sont plutôt sérieux : le passage à l'âge adulte, le courage en temps de crise, la tentation du pouvoir, le sacrifice personnel. Rien de révolutionnaire, mais le film tente réellement d'aborder ces questions sans ironie ni mignardise. L'ensemble évoque parfois un conte européen plus austère que ce que Disney proposait alors, un croisement improbable entre une initiation chevaleresque et un récit d'aventure teinté d'occultisme léger.

Sur le plan visuel, l'œuvre reste étonnamment marquante. Les décors peints sont superbes, avec une ambiance brumeuse qui rappelle certaines productions britanniques de la même époque. La réalisation, souvent sous-estimée, propose des plans vraiment réussis, notamment autour du chaudron et de l'armée des morts-vivants, où les animateurs se sont permis des expérimentations. L'usage discret d'effets numériques, encore balbutiants en 1985, ajoute un petit charme rétro-technique. La bande-son d'Elmer Bernstein donne du coffre à l'ensemble, même si ses thèmes ne s'imprègnent pas autant qu'on pourrait l'espérer.

Et puis il y a la VF. Le premier doublage de 1985, celui d'origine, a un charme fou. Thierry Bourdon donne à Taram une impulsivité touchante, Barbara Tissier prête à Eilonwy une malice vive, et Serge Lhorca fait de Ritournel un compagnon à la fois fatigué et attachant. Sans parler de Roger Carel, irrésistible en Gurki : difficile de ne pas sourire devant sa voix tremblotante. Jean Violette offre au Seigneur des Ténèbres un grain inquiétant qui fonctionne à merveille. Et le tout est porté par la narration de Serge Sauvion, voix chaude et enveloppante qui donne immédiatement un ton de conte ancien.

Le second doublage de 1998 est très correct, propre, solide : Christophe Lemoine est impeccable en Taram, et Éric Métayer fait de Gurki un personnage plus vif, moins fragile, mais il n'a pas cette texture un peu granuleuse du premier, ce parfum d'époque que les nostalgiques reconnaissent instantanément.

Au final, Taram et le chaudron magique est un film curieux, bancal mais attachant, parfois frustrant, souvent audacieux. Pas un chef-d'œuvre, pas un désastre non plus. Un Disney de transition, qui tâtonne, qui ose, qui rate parfois mais qui laisse une empreinte singulière, en particulier chez ceux qui l'ont découvert enfants. On peut lui reprocher beaucoup, mais difficile de ne pas reconnaître sa personnalité unique. Et pour ceux que la fantasy sombre et les balbutiements techniques intéressent, il mérite largement un détour.
Ma note69%
Vu le 7 Juin 2008


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