Trop belle pour toi
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Quel gâchis propre. Bertrand Blier arrive en 1989 auréolé d'un succès monstre — Tenue de soirée avait attiré plus de trois millions de spectateurs trois ans plus tôt — et dispose d'un trio d'acteurs en béton armé : Gérard Depardieu, Carole Bouquet et Josiane Balasko. L'idée de départ, lui, est franchement excellente : Bernard Barthélémy, concessionnaire automobile marseillais marié à une femme d'une beauté stupéfiante, tombe amoureux de sa secrétaire intérimaire — quelconque, sans grâce particulière, au physique au mieux banal. Sur le papier, c'est du Blier pur jus, un de ces postulats retors qui prennent le genre à rebrousse-poil. En pratique, c'est une autre histoire. Bernard vit donc dans un appartement feutré avec Florence (Bouquet), créature marmoréenne qui semble tout droit sortie d'une campagne Chanel — ce n'est pas un hasard, c'est précisément l'image qui lui collait à la peau depuis son rôle de James Bond girl dans Pour l'amour de la vie. Et voilà que débarque Colette, la petite intérimaire banale, fagotée comme l'as de pique selon les propres mots du film, qui va tout faire basculer. Blier construit autour de ce triangle une narration déconstruite, faite de flashbacks, d'ellipses, de voix intérieures qui se croisent, de scènes où les personnages livrent à voix haute leurs pensées les plus intimes devant une tablée d'amis médusés. La continuité narrative est délibérément sacrifiée au profit d'un courant de conscience qui lorgne vers Virginia Woolf autant que vers la Nouvelle Vague. Le problème, c'est que cette expérimentation formelle, si elle donne lieu à quelques séquences aussi absurdes que comiques — ce dîner entre amis où chacun se met à déballer ses pulsions sans filtre est proprement réjouissant —, s'essouffle assez vite. Le procédé a beau être original, il tourne à vide sur une heure trente qui n'est pourtant pas bien longue. On s'ennuie ferme, et c'est bien dommage, parce que les fondations étaient là. Le scénario hésite constamment entre l'audace conceptuelle et le relâchement : ni assez radical pour aller vraiment au bout de son dispositif, ni suffisamment ancré pour qu'on suive l'histoire avec la chaleur qu'elle mérite. Il aurait fallu choisir — soit pousser le délire formel jusqu'à l'os, soit ramener l'ensemble à une écriture plus classique. Blier reste entre les deux, et le spectateur se retrouve parfois étrangement distant de ce qui se joue à l'écran. Ce qui est d'autant plus frustrant, c'est que les personnages, eux, tiennent la route. Bernard est fascinant dans son opacité : c'est un enfant enfermé dans le corps d'un adulte, un homme qui ne comprend pas ce qui lui arrive, incapable de nommer ou de justifier cet amour absurde qui le consume. Florence, de son côté, est une figure de tragédie froide — belle à en faire peur, humiliée dans sa perfection même, reléguée au rang de décor par un mari que sa propre splendeur écrase. Et puis il y a Colette, la plus réussie des trois : elle n'est pas la maîtresse sulfureuse, elle n'a rien pour séduire sur le papier, et pourtant elle incarne quelque chose que Florence ne peut pas offrir — la vie dans toute sa trivialité chaleureuse, drôle, triste, passionnée, toujours vraie. Le couple qu'elle forme avec Bernard n'est pas de l'ordre du paraître : il est charnel, fusionnel, absolu. Deux êtres de chair et de sang qui se reconnaissent et s'éprennent sans raison valable. C'est là que le film touche à quelque chose d'universel. Blier utilise tout ça pour taper sur une certaine bourgeoisie du paraître — l'abondance matérielle qui anesthésie le désir, la beauté comme prison dorée, le mariage comme contrat social qui n'a plus grand-chose à voir avec l'amour. Ce n'est pas nouveau, mais c'est traité avec une sincérité qui surprend chez un cinéaste aussi provocateur. Derrière la vulgarité de façade et les dialogues crus, il y a une vraie tendresse, presque mélancolique — ce fameux plan final où Bernard se retourne pour hurler en gros plan que le Schubert lui fait chier, avant de s'éloigner seul, résume à lui seul l'impasse affective du personnage. Blier a toujours peuplé ses films de grands enfants incapables d'aimer correctement ; ici, il en fait presque de la poésie. La réalisation, justement — c'est là que le bât blesse le plus franchement. Malgré quelques panoramiques habiles et un montage qui tente de danser avec les émotions des personnages, la mise en scène est d'une mollesse qui ne pardonne pas. Certains passages traînent, la caméra s'attarde sans raison, et l'ensemble dégage parfois une impression de flottement inconfortable. La photographie est belle, très belle même, elle rend pleinement justice à la plastique des trois comédiens principaux — ce qui n'est pas rien. Et puis il y a Schubert. Omniprésent, tantôt lumineux, tantôt menaçant, accompagnant les personnages non pas de l'extérieur mais comme s'il surgissait de leurs propres entrailles. C'est l'un des usages les plus intelligents de musique classique au cinéma dans cette période — une bande-son qui ne commente pas, qui participe. Anecdote vérifiée : lors du tournage dans la véritable concession BMW marseillaise qui sert de décor, le concessionnaire réel a dû écrire lui-même une scène de coup de téléphone pour Depardieu, Blier voulant du vrai — jusqu'aux noms de couleurs de carrosserie comme « bronzite ». Balasko signe ici l'un de ses rôles les plus émouvants, à coup sûr le plus beau de sa carrière. Elle baigne dans une fragilité telle qu'on ne peut que s'éprendre d'elle — cette petite femme ordinaire qui ne fait pas fantasmer, et qui transfigure pourtant tout ce qu'elle touche. C'est un contre-emploi total pour une actrice cantonnée jusque-là à la comédie, et elle le tient avec une justesse désarmante. Depardieu, lui, se révèle touchant dans ce rôle d'homme dépassé par lui-même — et quand on connaît le parcours chaotique qui l'a amené au cinéma, on mesure ce que ce genre de performance a pu lui coûter de vrai. Bouquet, enfin, obtient son César de la meilleure actrice pour une prestation de façade qui n'est pas sans profondeur : elle joue une femme que tout le monde admire et que personne ne voit vraiment, ce qui est peut-être la forme de jeu la plus difficile qui soit. François Cluzet apparaît dans un second rôle qui rappelle, par contraste, sa présence dans Autour de minuit — l'autre Bertrand, Tavernier, l'ayant employé dans un registre tout aussi tendu quelques années auparavant. Au bout du compte, Trop belle pour toi est exactement ce que promettait son postulat de départ — drôle, triste, passionnant par endroits — sans jamais tout à fait tenir ses promesses. Les bonnes scènes rappellent heureusement l'attention en fin de parcours, et l'on évite la collision. Mais la réalisation molle et le dispositif narratif qui s'essouffle laissent un goût d'inachevé persistant. On est loin des sommets de Blier — Buffet froid ou Préparez vos mouchoirs restent dans une autre catégorie — mais pas non plus dans ses naufrages tardifs. Un film de mi-parcours, estimable et décevant à égale mesure. Ceux que le sujet intéresse trouveront davantage leur compte dans La femme infidèle de Chabrol, ou dans Prête-moi ta main si l'on préfère la comédie de genre assumée.
Ma note54%
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