Tenue de soirée
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Deux ans après le fade Notre histoire, Bertrand Blier revient en 1986 avec Tenue de soirée, porté par un trio improbable : Gérard Depardieu, Michel Blanc et Miou-Miou. Un film qui fera scandale autant par son affiche que par son contenu — le slogan « Putain de film ! » y apparaissait en lettres quatre fois plus grandes que le titre, au point que bon nombre de spectateurs croyaient que c'était là le vrai nom du film. Pas entièrement faux, au fond. Antoine et Monique végètent dans une misère crasse — caravane déglinguée, habits douteux, couple en décomposition. Lors d'une soirée dansante qui dérape en dispute, un inconnu surgit : Bob, cambrioleur flamboyant au verbe haut et au charme dévastateur. Il prend Antoine sous son aile, l'initie au vol avec effraction, à la belle vie et, progressivement, à quelque chose de moins avouable. Car Bob n'a d'yeux que pour Antoine, et le film va s'employer, avec la délicatesse d'une brique dans une vitrine, à raconter cette histoire d'amour-là. Le scénario reprend la trame de la vadrouille à trois initiée dans Les Valseuses, et l'ombre de ce film-là plane sur toute la pellicule. Blier l'avait d'ailleurs conçu explicitement comme un retour à cet esprit — avec le même trio au départ. Le rôle d'Antoine était écrit pour Patrick Dewaere, mort en 1982. Bernard Giraudeau fut ensuite approché, déclina en estimant que le rôle « n'allait pas assez loin » — ce qui, au vu du résultat final, laisse rêveur. Ce fut donc Michel Blanc qui hérita du personnage, et l'absence de Dewaere est palpable : il y a un vide, une énergie animale qui manque, et qu'on sentait dans chaque scène des Valseuses. Cela dit, le film tient debout, et même très bien debout sur sa première moitié : les vingt premières minutes sont d'une efficacité redoutable, avec une scène d'ouverture qui plante le décor en quelques répliques cinglantes, un rythme impeccable, et cette sensation rare d'assister à quelque chose qui ne ressemble à rien d'autre. On se demande un instant si on n'est pas devant un grand film. La force de Tenue de soirée, c'est sa concentration. Là où Notre histoire s'éparpillait dans des tableaux sans lien, ici Blier discipline son écriture autour du trio central, et ça change tout. Mais le film n'évite pas pour autant les trous d'air : la demi-heure centrale s'embourbe dans une histoire d'amour teintée de pathos que la musique de Gainsbourg — omniprésente et un peu trop insistante — s'évertue à souligner sans nécessité. On débande, pour utiliser le vocabulaire que le film appelle lui-même. Et puis la fin arrive brusquement, comme cousue avec du fil grossier : les trois personnages qui se retrouvent ensemble sur le trottoir en catins maquillées, sans qu'on comprenne bien comment on est passé de la scène de folie qui précède à cette conclusion. Blier ne sait pas toujours comment clore ses films — c'est un défaut récurrent —, et ici ça se voit. Bob est l'un des personnages les plus intéressants de la filmographie de Blier : une force de la nature qui se révèle, sous la gouaille et les poings, d'une vulnérabilité totale. Son amour pour Antoine est le seul moteur réel du film, et c'est là que réside toute l'ambiguïté du propos. Antoine, lui, est un anti-héros au sens littéral : falot, veule, constamment humilié, il subit plus qu'il n'agit — mais c'est précisément ce qui le rend attachant. Monique, la troisième roue du carrosse, est le personnage le plus maltraité de l'histoire, au sens propre comme au figuré, et pourtant c'est elle qui, in fine, s'en tire avec le plus de lucidité. Les thèmes qu'explore Blier ici — l'homosexualité, le travestissement, la marginalité heureuse, la fuite hors des conventions bourgeoises — étaient encore provocateurs en 1986. Aujourd'hui, le film a perdu une partie de sa charge subversive : ce qui faisait tiquer les bons catholiques de l'époque ne surprend plus grand monde. Ce qui reste, en revanche, c'est le nihilisme de fond — « On est tous en cellule, la vie est une prison, la pire de toutes parce que pour en sortir faut passer l'arme à gauche » — qui lui, ne prend pas une ride. Blier déguise un pessimisme radical en farce paillarde, et c'est peut-être là son vrai génie. Formellement, le film est sobre, voire austère — peu de figurants, des décors réduits à leur strict fonctionnel, une mise en scène qui se met au service des acteurs plutôt qu'elle ne cherche à s'imposer. C'est un choix, et il est cohérent. Le cadrage laisse parfois à désirer — quelques têtes coupées qui trahissent une légèreté dans la direction photo —, mais l'ensemble vieillit mieux que Les Valseuses à ce niveau. La bande originale de Gainsbourg est une arme à double tranchant : elle peut embellir une scène ou l'alourdir selon les moments, et elle penche trop souvent vers le second. Depardieu est au sommet de ce qu'il sait faire : immense, tonitruant, capable de passer de la brutalité à une tendresse presque enfantine en une réplique. C'est son film, même quand il n'est pas à l'écran. Face à lui, Michel Blanc réalise une performance qui lui vaudra le Prix d'interprétation au Festival de Cannes 1986, ex æquo avec Bob Hoskins pour Mona Lisa — et ce n'est pas volé. Il parvient à exister pleinement face au bulldozer Depardieu, ce qui n'est pas une mince affaire, et s'intègre au duo avec une évidence qui fait presque oublier l'ombre de Dewaere. Miou-Miou, dans un rôle ingrat, s'en acquitte avec la dignité tranquille d'une actrice qui sait que son personnage est le plus écrit des trois, même si c'est le moins flamboyant. Les seconds rôles — Marielle, Cremer — font le travail sans déborder. Au total, Tenue de soirée est un bon Blier — et c'est déjà beaucoup. Il remonte clairement la barre après les errements de Notre histoire, et ses dialogues comptent parmi les plus ciselés, les plus croustillants de toute la filmographie du réalisateur. Mais le rythme inégal, la demi-heure creuse du milieu et une conclusion bâclée l'empêchent d'atteindre les hauteurs de Buffet froid ou de Trop belle pour toi. Pour ceux qui veulent prolonger la parenté thématique, on orientera vers Les Valseuses d'abord, et vers Préparez vos mouchoirs ensuite — les deux films où Blier fait les mêmes choses, mais sans jamais perdre pied.
Ma note66%
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