Thermæ romæ
Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Rome, 128 après Jésus-Christ. Un architecte en panne d'inspiration tombe dans un bassin thermal et ressort dans un bain public japonais du XXIe siècle. Voilà le pitch de Thermæ Romæ, premier manga à avoir déclenché chez moi un vrai fou rire depuis Les vacances de Jésus et Bouddha. Et c'est publié dans Comic Beam, un magazine qui revendique fièrement sur sa couverture d'être destiné aux « comic freaks » ; ce qui en dit long sur le lectorat visé et sur le ton général de l'entreprise.
Mari Yamazaki, la mangaka derrière ce projet improbable, est une Tokyoïte qui a quitté le Japon à dix-sept ans pour étudier la peinture aux Beaux-Arts de Florence. Elle a ensuite bourlingué entre l'Italie, le Portugal, la Syrie, avant de faire ses débuts en manga avec un récit autobiographique sur sa vie italienne. Autant dire qu'elle n'est pas une auteure standard, formatée par les usines à mangas shōnen. Thermæ Romæ est d'ailleurs sa première œuvre à vraiment percer, et on comprend assez vite pourquoi : c'est le genre de projet qui ne peut naître que d'une obsession personnelle sincère. Elle l'a d'ailleurs confié : l'idée lui est venue à Lisbonne, en discutant avec son mari italien, historien de formation, qui lui a fait remarquer les similitudes troublantes entre les thermes romains et les sentō japonais. Ce qui aurait pu rester une anecdote de dîner est devenu six volumes de manga.
Lucius Modestus, le héros, est architecte spécialisé dans la construction de thermes. C'est un homme carré, sérieux jusqu'à l'os, imprégné de la gravitas romaine, persuadé que Rome est le sommet de la civilisation. À chaque plongée dans un bassin, il se retrouve catapulté dans le Japon contemporain, qu'il arpente tétanisé, au milieu de ce qu'il appelle le « peuple aux visages plats », sans en comprendre un traître mot. Il observe, prend des notes mentalement, pique des idées et rentre à Rome pour les réinterpréter en thermes antiques. L'Empereur Hadrien finit par s'intéresser de très près à ses talents, ce qui complique singulièrement la vie de notre homme. Yamazaki a pris soin de dessiner Hadrien conformément aux statues à son effigie ; tout comme Lucius ressemble davantage à une sculpture du Capitole qu'à un protagoniste de manga classique. Ce choix esthétique, délibéré, donne au récit une identité visuelle franchement unique, quelque part entre la BD franco-belge et le manga seinen.
Et c'est là que se situe à la fois le génie et la limite du truc. Le concept est brillant, l'exécution des premiers chapitres est réjouissante, le comique de situation fonctionne vraiment : la naïveté de Lucius face à un siège de toilettes japonais chauffant ou à un onsen en plein air provoque des moments d'un absurde très doux, jamais vulgaire. Yamazaki s'y connaît en bains, ça se sent : chaque fin de chapitre est ponctuée de ses propres notes sur la culture thermale, intitulées « Rome & les bains, mes deux amours », qui en apprennent autant qu'un bon documentaire. La documentation historique est sérieuse sans être pesante, l'humour fin sans être anémique.
Seulement voilà : la mécanique narrative est répétitive par construction. Lucius a un problème de thermes, Lucius tombe dans l'eau, Lucius se retrouve au Japon, Lucius trouve une idée, Lucius rentre à Rome, standing ovation. Ce ressort-là tient très bien le temps de deux ou trois chapitres. Sur la durée, il commence à grincer. On a un peu l'impression que le moteur tourne en roue libre, que l'auteure elle-même s'en rend compte et cherche des variations ; parfois convaincantes, parfois moins. Le schéma problème-plongée-résolution demande, pour fonctionner sur six volumes, une dose croissante d'invention que le format ne lui permet pas toujours de déployer.
Ce n'est pas un chef-d'œuvre du manga, et Yamazaki serait probablement la première à l'admettre : elle voulait faire une série de gags sans lendemain, et son succès l'a surprise autant que son éditeur. Mais c'est une œuvre attachante, généreuse, portée par une passion communicative pour deux civilisations qui ont fait de la propreté collective un art de vivre.
Mari Yamazaki, la mangaka derrière ce projet improbable, est une Tokyoïte qui a quitté le Japon à dix-sept ans pour étudier la peinture aux Beaux-Arts de Florence. Elle a ensuite bourlingué entre l'Italie, le Portugal, la Syrie, avant de faire ses débuts en manga avec un récit autobiographique sur sa vie italienne. Autant dire qu'elle n'est pas une auteure standard, formatée par les usines à mangas shōnen. Thermæ Romæ est d'ailleurs sa première œuvre à vraiment percer, et on comprend assez vite pourquoi : c'est le genre de projet qui ne peut naître que d'une obsession personnelle sincère. Elle l'a d'ailleurs confié : l'idée lui est venue à Lisbonne, en discutant avec son mari italien, historien de formation, qui lui a fait remarquer les similitudes troublantes entre les thermes romains et les sentō japonais. Ce qui aurait pu rester une anecdote de dîner est devenu six volumes de manga.
Lucius Modestus, le héros, est architecte spécialisé dans la construction de thermes. C'est un homme carré, sérieux jusqu'à l'os, imprégné de la gravitas romaine, persuadé que Rome est le sommet de la civilisation. À chaque plongée dans un bassin, il se retrouve catapulté dans le Japon contemporain, qu'il arpente tétanisé, au milieu de ce qu'il appelle le « peuple aux visages plats », sans en comprendre un traître mot. Il observe, prend des notes mentalement, pique des idées et rentre à Rome pour les réinterpréter en thermes antiques. L'Empereur Hadrien finit par s'intéresser de très près à ses talents, ce qui complique singulièrement la vie de notre homme. Yamazaki a pris soin de dessiner Hadrien conformément aux statues à son effigie ; tout comme Lucius ressemble davantage à une sculpture du Capitole qu'à un protagoniste de manga classique. Ce choix esthétique, délibéré, donne au récit une identité visuelle franchement unique, quelque part entre la BD franco-belge et le manga seinen.
Et c'est là que se situe à la fois le génie et la limite du truc. Le concept est brillant, l'exécution des premiers chapitres est réjouissante, le comique de situation fonctionne vraiment : la naïveté de Lucius face à un siège de toilettes japonais chauffant ou à un onsen en plein air provoque des moments d'un absurde très doux, jamais vulgaire. Yamazaki s'y connaît en bains, ça se sent : chaque fin de chapitre est ponctuée de ses propres notes sur la culture thermale, intitulées « Rome & les bains, mes deux amours », qui en apprennent autant qu'un bon documentaire. La documentation historique est sérieuse sans être pesante, l'humour fin sans être anémique.
Seulement voilà : la mécanique narrative est répétitive par construction. Lucius a un problème de thermes, Lucius tombe dans l'eau, Lucius se retrouve au Japon, Lucius trouve une idée, Lucius rentre à Rome, standing ovation. Ce ressort-là tient très bien le temps de deux ou trois chapitres. Sur la durée, il commence à grincer. On a un peu l'impression que le moteur tourne en roue libre, que l'auteure elle-même s'en rend compte et cherche des variations ; parfois convaincantes, parfois moins. Le schéma problème-plongée-résolution demande, pour fonctionner sur six volumes, une dose croissante d'invention que le format ne lui permet pas toujours de déployer.
Ce n'est pas un chef-d'œuvre du manga, et Yamazaki serait probablement la première à l'admettre : elle voulait faire une série de gags sans lendemain, et son succès l'a surprise autant que son éditeur. Mais c'est une œuvre attachante, généreuse, portée par une passion communicative pour deux civilisations qui ont fait de la propreté collective un art de vivre.
Ma note78%
Commentaires
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !