Tintin en Amérique
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Hergé semble avoir trouvé son rythme de croisière : un album par an, et une prépublication qui permet de maintenir l'attention des lecteurs du Petit Vingtième. Il faut dire qu'à ce stade, Tintin est déjà un moteur commercial, et chaque nouvelle aventure a tout intérêt à captiver les foules. Après un passage par le Congo où Hergé s'est surtout contenté d'illustrer un rêve colonialiste, le jeune dessinateur obtient cette fois-ci le feu vert pour envoyer son héros aux États-Unis. Enfin ! Ce qui se sent tout de même, c'est une légère augmentation de l'implication et du plaisir à raconter cette histoire. Pas de quoi crier au chef-d'œuvre, mais on peut déjà noter une différence avec le tome précédent.
Dès l'arrivée de Tintin sur le sol américain, un changement s'opère : il ne s'agit plus simplement d'un décor exotique dans lequel le héros va errer en attendant qu'on tente de l'assassiner. Cette fois, il a un but : il veut démanteler le crime organisé, défier Al Capone et mettre à mal la mafia de Chicago. Bien entendu, il en résulte une série d'épreuves rocambolesques où Tintin a autant de chances de survie qu'un personnage de Destination finale, mais l'univers lui en veut moins qu'il ne l'encense. Entre les enlèvements, les coups montés et les évasions de justesse, on comprend vite que l'on n'est pas dans un polar réaliste, mais plutôt dans un grand récit d'aventures à rebondissements, à la façon des serials de l'époque.
L'improvisation d'Hergé dans le déroulement de l'histoire est évidente, et la logique en souffre : Tintin passe son temps à se faire capturer et à s'en sortir par des deus ex machina de plus en plus grotesques. Le pompon étant peut-être cette scène où, attaché aux rails, il est sauvé in extremis par une passagère qui exige l'arrêt du train après avoir vu un puma poursuivre un daim par la fenêtre. Plus forcé, tu meurs. Les dialogues eux-mêmes insistent sur cet état de fait : tous les cinq pages, un personnage s'exclame que Tintin a eu une chance incroyable. Cette répétition finit par souligner les limites du récit.
Curieusement, l'antagoniste principal n'est pas Capone, pourtant annoncé comme l'homme à abattre au début du récit. Il disparaît rapidement au profit d'un certain Bobby Smiles, mafieux fictif et ennemi de Capone. Cela permet à Hergé de dévier du film noir pour glisser doucement vers l'ambiance western, avec ses cow-boys et ses Indiens. Et c'est là que l'album révèle sa première vraie qualité : à travers cette traque, il donne enfin une direction et une justification à l'action. Avec un ennemi clair à combattre, Tintin n'est plus juste un héros déambulant dans des situations absurdes. Il existe.
Mais Hergé ne se contente pas d'un simple jeu de fuites et de poursuites. Il profite de son récit pour esquisser une critique de la société américaine de l'époque. Certes, ce n'est pas du Zola, mais quelques fulgurances méritent d'être notées. Il s'attaque d'abord à l'hypocrisie de la Prohibition, qui, loin d'assainir la société, a donné lieu à l'explosion de la criminalité. La scène où un shérif s'effondre, ivre mort, sous un panneau rappelant les sanctions qu'il applique aux buveurs, est aussi efficace qu'amusante. L'autre moment fort, c'est ce passage glaçant sur les Amérindiens : Hergé résume en une page leur spoliation par les Blancs, le tout sur un ton ironique qui tranche radicalement avec la vision paternaliste de Tintin au Congo. Ce n'est pas encore du pamphlet, mais on sent un début de prise de conscience chez l'auteur, et vu d'où il vient, ce n'est pas rien.
Cependant, à peine cette partie terminée, Hergé se retrouve avec une vingtaine de pages à combler, et le résultat est un enchaînement d'événements improvisés : Tintin se bat contre un gang de kidnappeurs, se retrouve à l'intérieur d'une usine de corned-beef avec des machines dignes d'un cartoon, évite un assassinat digne d'un gag des Looney Tunes... On sent que l'auteur est en mode pilote automatique. L'album finit par une apothéose où Tintin défile triomphalement sous les confettis de New York, comme un héros national, ce qui est pour le moins exagéré au vu des événements précédents.
Visuellement, Hergé affine son trait et travaille de plus en plus son cadrage, mais son style est encore perfectible. La mise en scène commence à se structurer, mais les décors sont souvent vides, et certains personnages secondaires manquent encore de finesse dans leur design. On sent que l'auteur apprend sur le tas, qu'il se cherche encore.
En définitive, Tintin en Amérique est une BD en progression, mais encore bancale. C'est un récit qui peine à maintenir une vraie cohérence, oscillant entre critique sociale, polar et western sans jamais vraiment choisir. Pourtant, il marque un tournant dans la série, amorçant une certaine maturation dans l'écriture et dans la façon de construire un antagonisme digne de ce nom. Si l'on est indulgent, on peut y voir une ébauche de ce que deviendront les aventures de Tintin. Si l'on est plus exigeant, on retiendra surtout une suite d'excuses à peine déguisées pour faire survivre son héros à l'impossible. Mais à défaut d'une aventure vraiment aboutie, on sent poindre le potentiel, et c'est déjà un progrès.
Dès l'arrivée de Tintin sur le sol américain, un changement s'opère : il ne s'agit plus simplement d'un décor exotique dans lequel le héros va errer en attendant qu'on tente de l'assassiner. Cette fois, il a un but : il veut démanteler le crime organisé, défier Al Capone et mettre à mal la mafia de Chicago. Bien entendu, il en résulte une série d'épreuves rocambolesques où Tintin a autant de chances de survie qu'un personnage de Destination finale, mais l'univers lui en veut moins qu'il ne l'encense. Entre les enlèvements, les coups montés et les évasions de justesse, on comprend vite que l'on n'est pas dans un polar réaliste, mais plutôt dans un grand récit d'aventures à rebondissements, à la façon des serials de l'époque.
L'improvisation d'Hergé dans le déroulement de l'histoire est évidente, et la logique en souffre : Tintin passe son temps à se faire capturer et à s'en sortir par des deus ex machina de plus en plus grotesques. Le pompon étant peut-être cette scène où, attaché aux rails, il est sauvé in extremis par une passagère qui exige l'arrêt du train après avoir vu un puma poursuivre un daim par la fenêtre. Plus forcé, tu meurs. Les dialogues eux-mêmes insistent sur cet état de fait : tous les cinq pages, un personnage s'exclame que Tintin a eu une chance incroyable. Cette répétition finit par souligner les limites du récit.
Curieusement, l'antagoniste principal n'est pas Capone, pourtant annoncé comme l'homme à abattre au début du récit. Il disparaît rapidement au profit d'un certain Bobby Smiles, mafieux fictif et ennemi de Capone. Cela permet à Hergé de dévier du film noir pour glisser doucement vers l'ambiance western, avec ses cow-boys et ses Indiens. Et c'est là que l'album révèle sa première vraie qualité : à travers cette traque, il donne enfin une direction et une justification à l'action. Avec un ennemi clair à combattre, Tintin n'est plus juste un héros déambulant dans des situations absurdes. Il existe.
Mais Hergé ne se contente pas d'un simple jeu de fuites et de poursuites. Il profite de son récit pour esquisser une critique de la société américaine de l'époque. Certes, ce n'est pas du Zola, mais quelques fulgurances méritent d'être notées. Il s'attaque d'abord à l'hypocrisie de la Prohibition, qui, loin d'assainir la société, a donné lieu à l'explosion de la criminalité. La scène où un shérif s'effondre, ivre mort, sous un panneau rappelant les sanctions qu'il applique aux buveurs, est aussi efficace qu'amusante. L'autre moment fort, c'est ce passage glaçant sur les Amérindiens : Hergé résume en une page leur spoliation par les Blancs, le tout sur un ton ironique qui tranche radicalement avec la vision paternaliste de Tintin au Congo. Ce n'est pas encore du pamphlet, mais on sent un début de prise de conscience chez l'auteur, et vu d'où il vient, ce n'est pas rien.
Cependant, à peine cette partie terminée, Hergé se retrouve avec une vingtaine de pages à combler, et le résultat est un enchaînement d'événements improvisés : Tintin se bat contre un gang de kidnappeurs, se retrouve à l'intérieur d'une usine de corned-beef avec des machines dignes d'un cartoon, évite un assassinat digne d'un gag des Looney Tunes... On sent que l'auteur est en mode pilote automatique. L'album finit par une apothéose où Tintin défile triomphalement sous les confettis de New York, comme un héros national, ce qui est pour le moins exagéré au vu des événements précédents.
Visuellement, Hergé affine son trait et travaille de plus en plus son cadrage, mais son style est encore perfectible. La mise en scène commence à se structurer, mais les décors sont souvent vides, et certains personnages secondaires manquent encore de finesse dans leur design. On sent que l'auteur apprend sur le tas, qu'il se cherche encore.
En définitive, Tintin en Amérique est une BD en progression, mais encore bancale. C'est un récit qui peine à maintenir une vraie cohérence, oscillant entre critique sociale, polar et western sans jamais vraiment choisir. Pourtant, il marque un tournant dans la série, amorçant une certaine maturation dans l'écriture et dans la façon de construire un antagonisme digne de ce nom. Si l'on est indulgent, on peut y voir une ébauche de ce que deviendront les aventures de Tintin. Si l'on est plus exigeant, on retiendra surtout une suite d'excuses à peine déguisées pour faire survivre son héros à l'impossible. Mais à défaut d'une aventure vraiment aboutie, on sent poindre le potentiel, et c'est déjà un progrès.
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