Les tiny toons
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À l'aube des années quatre-vingt-dix, l'animation américaine cherche sa mue. Warner Bros., dont le studio d'animation avait sommeillé pendant une décennie entière, décide de remettre la machine en route, et pour ce faire, s'adjoint les services d'un certain Steven Spielberg, dont le nom sur le carton d'ouverture fait l'effet d'un sceau de légitimité immédiate. C'est dans ce contexte que Tom Ruegger, venu des rangs de Hanna-Barbera avec une partie de son équipe, accouche des Tiny toons, premier grand projet original du studio renaissant, diffusé de septembre 1990 à décembre 1992.
Le concept se résume en une formule : et si les héros des Looney tunes avaient des descendants spirituels, plus jeunes, plus modernes, à l'école pour apprendre à être des toons ? Buster Bunny, lapin bleu comme un ciel de bande dessinée, et Babs Bunny, sa pendante rose et sarcastique — aucun rapport, répètent-ils à l'envi — étudient à la Looniversité d'Acme sous l'œil bienveillant de Bugs Bunny et consorts. Autour d'eux gravitent une galerie de personnages secondaires : Plucky Duck, version moins charismatique de Daffy, Hamton Pig, sosie grassouillet de Porky, Elmira, petite rousse terrifiante qui martyrise les animaux par amour excessif, et Montana Max, l'antagoniste richissime et mesquin, dont le prénom n'est pas un hasard, lui dont le patronyme complet est un clin d'œil assumé à Tony Montana. La prémisse est honnête, les personnages fonctionnels, et la série s'installe sans peine dans le paysage de la rentrée télévisée.
Ce qu'il faut reconnaître aux Tiny toons, c'est son ambition formelle à une époque où l'animation télévisée se contentait de synthétiseurs et de coins coupés. Spielberg aurait pu se contenter d'apposer son nom sur un produit quelconque : il a exigé un vrai orchestre symphonique pour chaque épisode, chose que tout le monde jugeait impossible et trop coûteuse, et que Warner a fini par financer. Bruce Broughton, compositeur attitré de la série, a remporté un Daytime Emmy pour le générique : cette ritournelle accrocheuse et décomplexée qui tourne encore en boucle dans la tête de quiconque regardait Canal+ le matin en 1991, à l'époque de l'émission Décode pas Bunny. L'animation elle-même, colorée, bien dessinée, avec des arrière-plans soignés, soutient dignement la comparaison avec les productions contemporaines.
L'humour est l'autre atout revendiqué de la série : méta, référentiel, capable de faire des clins d'œil à Citizen Kane (l'épisode Citizen Max) dans un dessin animé a priori destiné aux enfants. Les scénaristes, parmi lesquels on compte Paul Dini et Sherri Stoner, qui travailleront peu après sur Batman, s'autorisent un humour adulte, du slapstick hérité des courts des années quarante, et une certaine liberté de ton que la télévision enfantine de l'époque ne se permettait pas toujours. L'écriture féminine y est aussi plus développée qu'à l'ordinaire pour le genre : Babs et Shirley ne sont pas de simples faire-valoir, ce qui était loin d'être la norme. Une anecdote de production illustre d'ailleurs cet esprit d'ouverture : trois collégiennes d'une quinzaine d'années, fans de la série, ont envoyé un script de cent vingt pages directement à Spielberg, et leur épisode, Buster et Babs à Hawaï, a bel et bien été produit et diffusé.
Malgré tout, il est difficile de ne pas sentir, par endroits, que l'on se trouve devant un galop d'essai. Les tiny toons s'inscrit dans une vague de productions « baby versions » qui caractérisent l'animation de la fin des années quatre-vingt — Les Muppet Babies, Les Pierrafeu en culottes courtes, Tom & Jerry kids — et partage avec elles ce parfum de concept pensé par des cadres avant d'être confié à des créatifs. L'idée originale était d'ailleurs d'en faire un long métrage ; c'est Spielberg lui-même qui a tranché pour la série, afin de toucher un public plus large. Le résultat est une œuvre fondamentalement inégale : certains épisodes atteignent une vraie inventivité comique, d'autres ronronnent dans une morale téléphonée que la série a parfois du mal à dissimuler sous ses gags. Les leçons de vie y arrivent en fanfare, les schémas narratifs se répètent, et l'on sent la cadence de production (quatre-vingt-dix-huit épisodes en deux ans) peser sur la cohérence d'ensemble.
Les personnages eux-mêmes souffrent d'une comparaison que la série s'impose elle-même. En affichant Bugs Bunny et Daffy Duck en professeurs tutélaires, elle rappelle constamment au spectateur que ses protagonistes sont des ersatz : attachants, certes, mais dont le charisme reste définitivement en deçà des originaux. Plucky Duck veut être Daffy sans en avoir la malice ; Buster est sage là où Bugs était irrévérencieux. L'ombre des Looney tunes portée sur la série est à double tranchant : elle lui confère une légitimité immédiate, mais l'emprisonne dans une comparaison qu'elle ne peut pas gagner. On notera d'ailleurs que le doublage français de la série n'a pas fait appel aux voix habituelles des Looney tunes, si bien que Bugs Bunny n'y est pas doublé par Gérard Surugue ; un détail qui brouille encore un peu plus le sentiment de continuité.
Du côté de la réalisation, la série souffre par intermittence de la qualité variable des studios sous-traitants, notamment Kennedy Cartoons, reconnaissables à leur style particulier : pieds traînants, bouches cigare, élasticité excessive. Ce n'est pas rédhibitoire, mais cela crée des ruptures de ton visuel désagréables au fil des épisodes. La bande-son, en revanche, reste un point fort constant : vingt-six compositeurs différents ont été sollicités pour les musiques d'ambiance, et cela s'entend.
La série tient finalement un rôle historique plus grand que son intérêt intrinsèque. C'est elle qui a permis à Tom Ruegger et à son équipe de prouver à la Fox qu'ils pouvaient faire mieux, et c'est sur ses fondations, avec ses auteurs, ses compositeurs et une partie de ses personnages secondaires, qu'a été construit Animaniacs, la série qui, à partir de 1993, réussira pleinement ce que Tiny toons ne fait qu'esquisser. En ce sens, on la regarde un peu comme on regarde le premier album d'un groupe prometteur : avec indulgence, avec plaisir par moments, mais avec la conscience tenace que le meilleur est à venir.
Le concept se résume en une formule : et si les héros des Looney tunes avaient des descendants spirituels, plus jeunes, plus modernes, à l'école pour apprendre à être des toons ? Buster Bunny, lapin bleu comme un ciel de bande dessinée, et Babs Bunny, sa pendante rose et sarcastique — aucun rapport, répètent-ils à l'envi — étudient à la Looniversité d'Acme sous l'œil bienveillant de Bugs Bunny et consorts. Autour d'eux gravitent une galerie de personnages secondaires : Plucky Duck, version moins charismatique de Daffy, Hamton Pig, sosie grassouillet de Porky, Elmira, petite rousse terrifiante qui martyrise les animaux par amour excessif, et Montana Max, l'antagoniste richissime et mesquin, dont le prénom n'est pas un hasard, lui dont le patronyme complet est un clin d'œil assumé à Tony Montana. La prémisse est honnête, les personnages fonctionnels, et la série s'installe sans peine dans le paysage de la rentrée télévisée.
Ce qu'il faut reconnaître aux Tiny toons, c'est son ambition formelle à une époque où l'animation télévisée se contentait de synthétiseurs et de coins coupés. Spielberg aurait pu se contenter d'apposer son nom sur un produit quelconque : il a exigé un vrai orchestre symphonique pour chaque épisode, chose que tout le monde jugeait impossible et trop coûteuse, et que Warner a fini par financer. Bruce Broughton, compositeur attitré de la série, a remporté un Daytime Emmy pour le générique : cette ritournelle accrocheuse et décomplexée qui tourne encore en boucle dans la tête de quiconque regardait Canal+ le matin en 1991, à l'époque de l'émission Décode pas Bunny. L'animation elle-même, colorée, bien dessinée, avec des arrière-plans soignés, soutient dignement la comparaison avec les productions contemporaines.
L'humour est l'autre atout revendiqué de la série : méta, référentiel, capable de faire des clins d'œil à Citizen Kane (l'épisode Citizen Max) dans un dessin animé a priori destiné aux enfants. Les scénaristes, parmi lesquels on compte Paul Dini et Sherri Stoner, qui travailleront peu après sur Batman, s'autorisent un humour adulte, du slapstick hérité des courts des années quarante, et une certaine liberté de ton que la télévision enfantine de l'époque ne se permettait pas toujours. L'écriture féminine y est aussi plus développée qu'à l'ordinaire pour le genre : Babs et Shirley ne sont pas de simples faire-valoir, ce qui était loin d'être la norme. Une anecdote de production illustre d'ailleurs cet esprit d'ouverture : trois collégiennes d'une quinzaine d'années, fans de la série, ont envoyé un script de cent vingt pages directement à Spielberg, et leur épisode, Buster et Babs à Hawaï, a bel et bien été produit et diffusé.
Malgré tout, il est difficile de ne pas sentir, par endroits, que l'on se trouve devant un galop d'essai. Les tiny toons s'inscrit dans une vague de productions « baby versions » qui caractérisent l'animation de la fin des années quatre-vingt — Les Muppet Babies, Les Pierrafeu en culottes courtes, Tom & Jerry kids — et partage avec elles ce parfum de concept pensé par des cadres avant d'être confié à des créatifs. L'idée originale était d'ailleurs d'en faire un long métrage ; c'est Spielberg lui-même qui a tranché pour la série, afin de toucher un public plus large. Le résultat est une œuvre fondamentalement inégale : certains épisodes atteignent une vraie inventivité comique, d'autres ronronnent dans une morale téléphonée que la série a parfois du mal à dissimuler sous ses gags. Les leçons de vie y arrivent en fanfare, les schémas narratifs se répètent, et l'on sent la cadence de production (quatre-vingt-dix-huit épisodes en deux ans) peser sur la cohérence d'ensemble.
Les personnages eux-mêmes souffrent d'une comparaison que la série s'impose elle-même. En affichant Bugs Bunny et Daffy Duck en professeurs tutélaires, elle rappelle constamment au spectateur que ses protagonistes sont des ersatz : attachants, certes, mais dont le charisme reste définitivement en deçà des originaux. Plucky Duck veut être Daffy sans en avoir la malice ; Buster est sage là où Bugs était irrévérencieux. L'ombre des Looney tunes portée sur la série est à double tranchant : elle lui confère une légitimité immédiate, mais l'emprisonne dans une comparaison qu'elle ne peut pas gagner. On notera d'ailleurs que le doublage français de la série n'a pas fait appel aux voix habituelles des Looney tunes, si bien que Bugs Bunny n'y est pas doublé par Gérard Surugue ; un détail qui brouille encore un peu plus le sentiment de continuité.
Du côté de la réalisation, la série souffre par intermittence de la qualité variable des studios sous-traitants, notamment Kennedy Cartoons, reconnaissables à leur style particulier : pieds traînants, bouches cigare, élasticité excessive. Ce n'est pas rédhibitoire, mais cela crée des ruptures de ton visuel désagréables au fil des épisodes. La bande-son, en revanche, reste un point fort constant : vingt-six compositeurs différents ont été sollicités pour les musiques d'ambiance, et cela s'entend.
La série tient finalement un rôle historique plus grand que son intérêt intrinsèque. C'est elle qui a permis à Tom Ruegger et à son équipe de prouver à la Fox qu'ils pouvaient faire mieux, et c'est sur ses fondations, avec ses auteurs, ses compositeurs et une partie de ses personnages secondaires, qu'a été construit Animaniacs, la série qui, à partir de 1993, réussira pleinement ce que Tiny toons ne fait qu'esquisser. En ce sens, on la regarde un peu comme on regarde le premier album d'un groupe prometteur : avec indulgence, avec plaisir par moments, mais avec la conscience tenace que le meilleur est à venir.
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