Twilight, chapitre 1 : fascination
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Le monde du cinéma est parfois capable de tours de passe-passe sidérants. Stephenie Meyer, mormone de son état, rêve d'un vampire qui la courtise et pond un roman en quelques mois. Le livre s'écoule à dix-huit millions d'exemplaires. Hollywood flaire l'argent facile, comme d'habitude. Paramount s'intéresse, puis renonce. Fox aussi. Finalement, c'est Summit Entertainment qui saute le pas avec un budget de trente-sept millions de dollars — une misère pour une production de ce calibre — et confie les commandes à Catherine Hardwicke, réalisatrice remarquée pour l'énergique Les seigneurs de Dogtown et le très rugueux Thirteen. Le résultat, Twilight, chapitre 1 : fascination, a engrangé près de quatre cents millions de dollars en salles depuis sa sortie. À ce stade, on se dit que le cinéma et la justice n'ont définitivement rien en commun.
Bella Swan, dix-sept ans, quitte sa mère pour rejoindre son père à Forks, bourgade pluvieuse et grise de l'État de Washington. À peine débarquée, elle se retrouve entourée d'une bande de lycéens accueillants, mais c'est Edward Cullen — pâle, ténébreux, regard vide — qui capte toute son attention. La relation entre les deux jeunes gens se développe sur fond de regards langoureux, de frôlements non consommés et de révélation progressive : Edward est un vampire. La famille Cullen est une fratrie de vampires végétariens qui s'abstiennent de sang humain. Et un trio de vampires plus classiques va bientôt s'en prendre à Bella. Voilà, c'est à peu près tout. Vous venez de lire le synopsis complet en trente secondes, et le film, lui, prendra deux heures pour vous raconter la même chose.
Le problème fondamental de Twilight n'est pas d'être un film pour adolescentes (il faut bien que quelqu'un s'en charge). Le problème, c'est que même dans ce cadre ultra-balisé, le scénario de Melissa Rosenberg ne parvient à surprendre à aucun moment. On apprend d'ailleurs avec un plaisir mêlé d'effroi que le premier script livré à Hardwicke montrait Bella poursuivie par le FBI sur des jet-skis. La réalisatrice l'a jeté à la poubelle, ce qui était la bonne décision. Malheureusement, le résultat final, bien que plus fidèle au roman, ne brille pas davantage par son originalité. Les ficelles sont épaisses comme des câbles d'acier : dès la première scène entre Bella et Edward, on sait exactement comment tout va se terminer, et les rares tentatives de tension dramatique (notamment l'intrusion des vampires hostiles) arrivent trop tard et trop mollement pour relever l'ensemble. Sans parler du montage, truffé de faux-raccords flagrants et de coupes maladroites qui auraient valu un recadrage sévère dans n'importe quel cours de cinéma.
Le traitement des personnages n'arrange rien. Bella est présentée comme une jeune femme indépendante et sensible, mais elle passe l'essentiel du film à fixer Edward d'un air égaré ou à trébucher sur des surfaces planes. Son arc narratif se résume à tomber amoureuse, découvrir que son amoureux est un vampire, et décider que ça ne change rien. Edward, de son côté, alterne entre deux états : le regard douloureux de celui qui souffre d'être ce qu'il est, et le regard douloureux de celui qui souffre d'aimer Bella. Le reste de la famille Cullen est expédié en quelques scènes, traité comme un décor vivant plutôt que comme des personnages à part entière. Quant à Jacob, joué par Taylor Lautner, son apparition se limite à une scène de plage destinée à livrer l'exposition sur les vampires… mais chut, on apprendra dans le prochain film qu'il est lui-même un loup-garou. La surprise de l'an prochain se profile déjà comme un secret de Polichinelle.
Le film se déploie dans un univers visuellement cohérent : les paysages verdoyants et humides de l'Oregon, où le tournage a finalement eu lieu faute de budget pour Forks elle-même, confèrent à l'ensemble une atmosphère froide et mélancolique qui n'est pas sans charme. Hardwicke, dont la formation initiale était en architecture, a l'œil pour les espaces et les textures. Mais dès que la mise en scène doit aller au-delà de la contemplation romantique, tout se dérègle. Les scènes d'action sont chorégraphiées avec la grâce d'un buffet IKEA qu'on démonte sans mode d'emploi, les câbles portant les acteurs dans les arbres sont presque visibles, et la séquence de baseball, pourtant techniquement la plus ambitieuse du film, montée sur du Muse, reste le seul moment d'énergie réelle d'un récit par ailleurs désespérément atone. Le clou du spectacle reste l'effet de peau brillante d'Edward au Soleil : Hardwicke avait confié le problème à dix sociétés d'effets spéciaux, dont Industrial Light & Magic, la maison de George Lucas. Le résultat — Pattinson recouvert de ce qui ressemble à du glitter de discothèque — laisse songeur sur l'utilisation de talents aussi pointus.
C'est en parlant des acteurs que les opinions divergent le plus, et c'est peut-être là que le bât blesse le plus cruellement. Kristen Stewart, révélée par Sean Penn dans Into the wild, possède un talent réel que ce rôle enfouit sous des tonnes de regards dans le vide et de lèvres mordillées. Sa Bella est une succession de tics et de micro-expressions censés exprimer la profondeur intérieure, mais qui finissent par communiquer surtout l'ennui. Robert Pattinson, qui avait failli raccrocher le métier après une série d'échecs post-Cedric Diggory, s'en tire un peu mieux grâce à un charisme naturel et une présence physique indéniable ; les fans du livre avaient d'ailleurs réclamé sa tête lors de son casting, avant de se raviser. Mais même lui est prisonnier d'un personnage monolithique qui n'existe que pour être beau et torturé. Le reste du casting, de Billy Burke en père bourru attachant à Cam Gigandet en vampire de service, remplit les cases sans jamais les déborder.
Ce qui subsiste, et c'est l'unique raison pour laquelle Twilight ne sombre pas totalement dans l'insignifiance, c'est la tension entre les deux protagonistes. La dynamique du désir non consommé (le vampire qui se retient de dévorer celle qu'il aime, dans une métaphore de l'abstinence à peine voilée, cohérente avec les convictions de Meyer) fonctionne par intermittence. Il y a quelques scènes où l'alchimie entre les deux acteurs transcende les limites du matériau. Mais c'est mince, et probablement insuffisant pour quiconque a dépassé l'âge des posters sur les murs de sa chambre. Pour les autres, Laisse-moi entrer de Tomas Alfredson, sorti la même année, traite du même sujet — un humain, un vampire, une relation impossible — avec une intelligence et une poésie autrement plus saisissantes. La comparaison est cruelle, mais elle est honnête.
Bella Swan, dix-sept ans, quitte sa mère pour rejoindre son père à Forks, bourgade pluvieuse et grise de l'État de Washington. À peine débarquée, elle se retrouve entourée d'une bande de lycéens accueillants, mais c'est Edward Cullen — pâle, ténébreux, regard vide — qui capte toute son attention. La relation entre les deux jeunes gens se développe sur fond de regards langoureux, de frôlements non consommés et de révélation progressive : Edward est un vampire. La famille Cullen est une fratrie de vampires végétariens qui s'abstiennent de sang humain. Et un trio de vampires plus classiques va bientôt s'en prendre à Bella. Voilà, c'est à peu près tout. Vous venez de lire le synopsis complet en trente secondes, et le film, lui, prendra deux heures pour vous raconter la même chose.
Le problème fondamental de Twilight n'est pas d'être un film pour adolescentes (il faut bien que quelqu'un s'en charge). Le problème, c'est que même dans ce cadre ultra-balisé, le scénario de Melissa Rosenberg ne parvient à surprendre à aucun moment. On apprend d'ailleurs avec un plaisir mêlé d'effroi que le premier script livré à Hardwicke montrait Bella poursuivie par le FBI sur des jet-skis. La réalisatrice l'a jeté à la poubelle, ce qui était la bonne décision. Malheureusement, le résultat final, bien que plus fidèle au roman, ne brille pas davantage par son originalité. Les ficelles sont épaisses comme des câbles d'acier : dès la première scène entre Bella et Edward, on sait exactement comment tout va se terminer, et les rares tentatives de tension dramatique (notamment l'intrusion des vampires hostiles) arrivent trop tard et trop mollement pour relever l'ensemble. Sans parler du montage, truffé de faux-raccords flagrants et de coupes maladroites qui auraient valu un recadrage sévère dans n'importe quel cours de cinéma.
Le traitement des personnages n'arrange rien. Bella est présentée comme une jeune femme indépendante et sensible, mais elle passe l'essentiel du film à fixer Edward d'un air égaré ou à trébucher sur des surfaces planes. Son arc narratif se résume à tomber amoureuse, découvrir que son amoureux est un vampire, et décider que ça ne change rien. Edward, de son côté, alterne entre deux états : le regard douloureux de celui qui souffre d'être ce qu'il est, et le regard douloureux de celui qui souffre d'aimer Bella. Le reste de la famille Cullen est expédié en quelques scènes, traité comme un décor vivant plutôt que comme des personnages à part entière. Quant à Jacob, joué par Taylor Lautner, son apparition se limite à une scène de plage destinée à livrer l'exposition sur les vampires… mais chut, on apprendra dans le prochain film qu'il est lui-même un loup-garou. La surprise de l'an prochain se profile déjà comme un secret de Polichinelle.
Le film se déploie dans un univers visuellement cohérent : les paysages verdoyants et humides de l'Oregon, où le tournage a finalement eu lieu faute de budget pour Forks elle-même, confèrent à l'ensemble une atmosphère froide et mélancolique qui n'est pas sans charme. Hardwicke, dont la formation initiale était en architecture, a l'œil pour les espaces et les textures. Mais dès que la mise en scène doit aller au-delà de la contemplation romantique, tout se dérègle. Les scènes d'action sont chorégraphiées avec la grâce d'un buffet IKEA qu'on démonte sans mode d'emploi, les câbles portant les acteurs dans les arbres sont presque visibles, et la séquence de baseball, pourtant techniquement la plus ambitieuse du film, montée sur du Muse, reste le seul moment d'énergie réelle d'un récit par ailleurs désespérément atone. Le clou du spectacle reste l'effet de peau brillante d'Edward au Soleil : Hardwicke avait confié le problème à dix sociétés d'effets spéciaux, dont Industrial Light & Magic, la maison de George Lucas. Le résultat — Pattinson recouvert de ce qui ressemble à du glitter de discothèque — laisse songeur sur l'utilisation de talents aussi pointus.
C'est en parlant des acteurs que les opinions divergent le plus, et c'est peut-être là que le bât blesse le plus cruellement. Kristen Stewart, révélée par Sean Penn dans Into the wild, possède un talent réel que ce rôle enfouit sous des tonnes de regards dans le vide et de lèvres mordillées. Sa Bella est une succession de tics et de micro-expressions censés exprimer la profondeur intérieure, mais qui finissent par communiquer surtout l'ennui. Robert Pattinson, qui avait failli raccrocher le métier après une série d'échecs post-Cedric Diggory, s'en tire un peu mieux grâce à un charisme naturel et une présence physique indéniable ; les fans du livre avaient d'ailleurs réclamé sa tête lors de son casting, avant de se raviser. Mais même lui est prisonnier d'un personnage monolithique qui n'existe que pour être beau et torturé. Le reste du casting, de Billy Burke en père bourru attachant à Cam Gigandet en vampire de service, remplit les cases sans jamais les déborder.
Ce qui subsiste, et c'est l'unique raison pour laquelle Twilight ne sombre pas totalement dans l'insignifiance, c'est la tension entre les deux protagonistes. La dynamique du désir non consommé (le vampire qui se retient de dévorer celle qu'il aime, dans une métaphore de l'abstinence à peine voilée, cohérente avec les convictions de Meyer) fonctionne par intermittence. Il y a quelques scènes où l'alchimie entre les deux acteurs transcende les limites du matériau. Mais c'est mince, et probablement insuffisant pour quiconque a dépassé l'âge des posters sur les murs de sa chambre. Pour les autres, Laisse-moi entrer de Tomas Alfredson, sorti la même année, traite du même sujet — un humain, un vampire, une relation impossible — avec une intelligence et une poésie autrement plus saisissantes. La comparaison est cruelle, mais elle est honnête.
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