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· Julien   Lepage

Une créature de rêve
John Hughes
1985

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Illustration de critique : Une créature de rêve
Après E.T., Hollywood nous proposait une autre créature venue bouleverser le quotidien d'adolescents américains. Mais cette fois, pas d'extraterrestre tombé du ciel : John Hughes, en pleine période dorée après Breakfast club, décidait d'adapter les vieux comics EC des années 50 pour nous offrir Une créature de rêve. Un film qui réunit Anthony Michael Hall, habitué des productions Hughes, la sculpturale Kelly LeBrock, et un tout jeune Robert Downey Jr. bien avant qu'il ne devienne Iron man. Écrit en seulement deux jours pendant un week-end (Hughes jonglait alors entre plusieurs projets), le film promettait de mélanger comédie adolescente et fantaisie science-fiction façon Frankenstein.

L'histoire nous plonge dans le quotidien de Gary et Wyatt, deux lycéens de Shermer High (le même lycée que dans Breakfast club, d'ailleurs), des geeks avant l'heure qui se font régulièrement humilier par les brutes de service. Frustrés par leur incapacité à séduire la moindre fille, ils décident de créer informatiquement leur femme idéale. Après avoir piraté un ordinateur gouvernemental et grâce à un orage providentiel, leur simulation prend vie sous les traits de Lisa, une beauté aux pouvoirs quasi-illimités qui va transformer leur existence. S'ensuit une spirale d'événements de plus en plus délirants : fêtes monumentales, confrontations avec des bikers post-apocalyptiques, et même une fusée dans le salon familial.

Le scénario démarre sur les chapeaux de roue avec cette idée brillante d'une créature capable de matérialiser n'importe quoi d'un claquement de doigts : voitures de sport, fausses cartes d'identité, tout y passe. On retrouve avec bonheur la patte Hughes des premières minutes : ces adolescents maladroits, cette banlieue américaine proprette, ces dialogues ciselés qui rappellent La folle journée de Ferris Bueller. Pourtant, très vite, le film semble oublier son concept de base. Cette créature aux pouvoirs illimités, qui aurait pu donner lieu à des situations toujours plus inventives, se retrouve rapidement cantonnée au rôle de faire-valoir. Au lieu d'exploiter le potentiel comique et fantastique de Lisa, le script s'enlise dans une romance adolescente conventionnelle entre les garçons et deux cheerleaders insipides. Plus grave encore, la deuxième moitié du film déraille complètement dans un capharnaüm incohérent où débarquent, sans crier gare, des bikers tout droit sortis de Mad Max 2 (Vernon Wells porte d'ailleurs quasiment le même costume que dans le film de George Miller) et une galerie de monstres échappés de La colline a des yeux. Le ton léger et rythmé de Hughes cède alors la place à un grand n'importe quoi qui peine à maintenir l'intérêt.

Les personnages souffrent du même problème d'inconstance. Gary et Wyatt restent des archétypes du nerd des années 80 sans réelle profondeur, oscillant entre lâcheté caricaturale et bravoure soudaine sans que cette évolution soit justifiée. Lisa, malgré son potentiel de déesse omnipotente, devient progressivement une simple entremetteuse dont le seul but semble être d'aider les garçons à « pécho ». Quant à Chet, le frère tyrannique de Wyatt, il vole presque la vedette avec sa méchanceté outrancière et sa coupe militaire ridicule, jusqu'à sa transformation grotesque en blob gélatineux… une séquence qui a d'ailleurs provoqué une crise de panique chez Bill Paxton, enfermé dans son costume en latex.

Le film tente maladroitement d'explorer les thèmes classiques de l'adolescence : la quête d'identité, l'acceptation sociale, le passage à l'âge adulte… mais les traite avec une superficialité déconcertante. La création de Lisa pourrait être vue comme une métaphore du fantasme masculin adolescent, mais Hughes n'approfondit jamais cette piste, préférant enchaîner les gags visuels. Le message final, censé valoriser la confiance en soi, arrive comme un cheveu sur la soupe après tant de chaos gratuit. C'est d'autant plus frustrant que Hughes avait prouvé avec Breakfast club sa capacité à traiter ces sujets avec finesse et intelligence.

Sur le plan technique, Hughes fait ce qu'il peut avec un budget de 7,5 millions de dollars et une écriture express. La photographie de Matthew F. Leonetti reste fonctionnelle sans être mémorable, et les effets spéciaux, bien que datés, conservent un certain charme artisanal. L'explosion lors de la fête a d'ailleurs été réalisée avec de vraies charges pyrotechniques, fissurant un garage voisin et générant de nombreuses plaintes. La bande-son, portée par le thème d'Oingo Boingo composé par Danny Elfman (qui a créé la chanson spontanément dans sa voiture après un simple coup de fil de Hughes) reste probablement l'élément le plus mémorable du film. Mais ces quelques réussites techniques ne compensent pas l'impression générale de précipitation et de manque de finition qui transpire de l'ensemble.

Anthony Michael Hall
, pourtant excellent dans les précédents films de Hughes, semble ici en pilote automatique, répétant les mêmes mimiques et tics sans conviction. Kelly LeBrock (madame Steven Seagal) fait ce qu'elle peut avec un rôle sous-écrit, s'appuyant principalement sur son charisme naturel et sa plastique indéniable, mais, comme le film le prouve, cela ne suffit pas. D'ailleurs, elle avait accepté le rôle sans même lire le scénario, ce qui explique peut-être son air parfois perplexe. Bill Paxton s'en sort le mieux avec son Chet détestable, créant un personnage mémorable avec sa réplique culte improvisée : « How about a nice greasy pork sandwich served in a dirty ashtray ? ». Le jeune Robert Downey Jr. montre déjà des éclairs de talent, même s'il était apparemment plus occupé à faire des farces sur le plateau avec Robert Rusler qu'à peaufiner son jeu.

En version française, le doublage nous gratifie d'une distribution quatre étoiles avec le duo Luq Hamet/Éric Legrand absolument extraordinaire, complété par les excellents Micky Sébastian et Dominique Collignon-Maurin. Ces voix familières apportent une vraie valeur ajoutée et sauvent quelques scènes. Malheureusement, l'adaptation française est complètement aux fraises, multipliant les contresens et les approximations qui dénaturent les dialogues originaux de Hughes.

Une créature de rêve reste une curiosité frustrante dans la filmographie de John Hughes. La première demi-heure prometteuse, portée par l'énergie habituelle du réalisateur et une idée de départ séduisante, laisse rapidement place à un spectacle décousu et brouillon qui peine à justifier sa propre existence. Ni la présence magnétique de Kelly LeBrock ni les quelques fulgurances comiques ne parviennent à sauver un ensemble qui ressemble plus à un brouillon qu'à un film abouti.
Ma note31%
Vu le 8 Janvier 2026


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