Une partie de cartes
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On pourrait s'y tromper au premier regard, tant tout semble renvoyer aux fameuses « vues » qui circulent alors depuis quelques mois sur les écrans forains. Trois hommes attablés, un café en plein air, une serveuse, du vin, un journal, un éclat de rire. Rien de plus ordinaire. Et pourtant, très vite, quelque chose cloche… ou plutôt, quelque chose s'organise. Ce n'est pas une capture du réel, c'est une composition. Une vraie. Pas du théâtre filmé, comme Georges Méliès pouvait encore le pratiquer dans Escamotage d'une dame au théâtre Robert-Houdin, mais une imitation assumée de la vie quotidienne. Autrement dit, du cinéma. Le mot paraît énorme pour une scène aussi anodine, mais il s'impose presque malgré lui.
Ce qui frappe, avec le recul (et en 2012, ce recul est confortable), c'est la simplicité désarmante du dispositif. Une terrasse, une action unique, un début, un milieu, une fin. Pas d'effet magique, pas de trucage, pas même cette frénésie de mouvements que l'on associera bientôt au style Méliès. Et pourtant, la mise en scène est là, discrète, mais réelle. Les regards sont dirigés, les gestes sont pensés, le timing du gag final (ce rire collectif face à la mine fermée de la serveuse) fonctionne comme une chute. On est loin du hasard documentaire. On sent déjà la main de l'illusionniste, non pas pour tromper l'œil, mais pour organiser le réel.
Il y a quelque chose de malicieux dans ce choix de sujet. Plutôt que d'impressionner, le film choisit de rassurer. On boit, on joue, on lit, on rit. Le cinéma, ici, n'est pas un spectacle extraordinaire, c'est une extension du quotidien. Cette banalité est précisément ce qui fait sa force. Avec cette partie de cartes bête comme chou, Méliès sort la fiction du théâtre et l'installe dehors, au Soleil, sur une terrasse imaginaire. Ce geste, en apparence modeste, ouvre un champ immense : celui de la fiction hors-les-murs. Ce n'est pas encore l'aventure, ni le fantastique, mais c'est déjà une promesse.
Difficile de ne pas voir aussi, dans ce film, une réflexion en creux sur le cinéma des autres. Le parallèle avec les frères Lumière est évident, et volontaire. Tout se passe comme si Méliès, après avoir vu Partie d'écarté disait : « Je peux faire pareil… mais autrement. ». Là où les Lumière enregistrent, lui recompose. Là où ils montrent, il raconte, même quand l'histoire tient sur un coin de table et une blague de journal. Le film joue ainsi sur un entre-deux fascinant, à la frontière de l'hommage et de la parodie. Sans le savoir vraiment, il pose les bases du remake, et même d'une forme de commentaire ironique sur le cinéma naissant.
Le casting, composé de proches (son frère Gaston, sa fille Georgette en hors-champs, ou encore Octavie Huvier), renforce cette impression de laboratoire artisanal. On expérimente, on teste, on observe ce que produit une situation jouée plutôt que vécue. Il y a même, détail savoureux, un chien qui traverse le cadre, comme un clin d'œil involontaire au chaos du réel que la mise en scène tente de canaliser sans jamais l'étouffer complètement.
Bien sûr, tout n'est pas irréprochable. Le film reste court, rudimentaire, et son humour, aujourd'hui, fait surtout sourire par son innocence. On n'y trouve ni profondeur psychologique ni ambition formelle démesurée. Mais ce serait passer à côté de l'essentiel que de lui reprocher ce qu'il n'a jamais prétendu être. À l'échelle de son époque, l'objet est audacieux, presque culotté. Il avance masqué, sous des dehors anodins, mais il avance loin.
Ce qui demeure, plus d'un siècle plus tard, c'est cette sensation étrange de voir le cinéma réfléchir à voix basse, encore incertain de ce qu'il va devenir, mais déjà conscient de ses possibilités. Rien de tonitruant, rien de démonstratif. Juste une table, des cartes, un rire partagé, et la certitude que quelqu'un, ce jour-là, a compris avant beaucoup d'autres que le cinéma pouvait être une histoire mise en scène, même quand elle n'avait l'air de rien. Du génie visionnaire, oui, mais en pantoufles, et c'est peut-être pour ça que ça fonctionne encore.
Ce qui frappe, avec le recul (et en 2012, ce recul est confortable), c'est la simplicité désarmante du dispositif. Une terrasse, une action unique, un début, un milieu, une fin. Pas d'effet magique, pas de trucage, pas même cette frénésie de mouvements que l'on associera bientôt au style Méliès. Et pourtant, la mise en scène est là, discrète, mais réelle. Les regards sont dirigés, les gestes sont pensés, le timing du gag final (ce rire collectif face à la mine fermée de la serveuse) fonctionne comme une chute. On est loin du hasard documentaire. On sent déjà la main de l'illusionniste, non pas pour tromper l'œil, mais pour organiser le réel.
Il y a quelque chose de malicieux dans ce choix de sujet. Plutôt que d'impressionner, le film choisit de rassurer. On boit, on joue, on lit, on rit. Le cinéma, ici, n'est pas un spectacle extraordinaire, c'est une extension du quotidien. Cette banalité est précisément ce qui fait sa force. Avec cette partie de cartes bête comme chou, Méliès sort la fiction du théâtre et l'installe dehors, au Soleil, sur une terrasse imaginaire. Ce geste, en apparence modeste, ouvre un champ immense : celui de la fiction hors-les-murs. Ce n'est pas encore l'aventure, ni le fantastique, mais c'est déjà une promesse.
Difficile de ne pas voir aussi, dans ce film, une réflexion en creux sur le cinéma des autres. Le parallèle avec les frères Lumière est évident, et volontaire. Tout se passe comme si Méliès, après avoir vu Partie d'écarté disait : « Je peux faire pareil… mais autrement. ». Là où les Lumière enregistrent, lui recompose. Là où ils montrent, il raconte, même quand l'histoire tient sur un coin de table et une blague de journal. Le film joue ainsi sur un entre-deux fascinant, à la frontière de l'hommage et de la parodie. Sans le savoir vraiment, il pose les bases du remake, et même d'une forme de commentaire ironique sur le cinéma naissant.
Le casting, composé de proches (son frère Gaston, sa fille Georgette en hors-champs, ou encore Octavie Huvier), renforce cette impression de laboratoire artisanal. On expérimente, on teste, on observe ce que produit une situation jouée plutôt que vécue. Il y a même, détail savoureux, un chien qui traverse le cadre, comme un clin d'œil involontaire au chaos du réel que la mise en scène tente de canaliser sans jamais l'étouffer complètement.
Bien sûr, tout n'est pas irréprochable. Le film reste court, rudimentaire, et son humour, aujourd'hui, fait surtout sourire par son innocence. On n'y trouve ni profondeur psychologique ni ambition formelle démesurée. Mais ce serait passer à côté de l'essentiel que de lui reprocher ce qu'il n'a jamais prétendu être. À l'échelle de son époque, l'objet est audacieux, presque culotté. Il avance masqué, sous des dehors anodins, mais il avance loin.
Ce qui demeure, plus d'un siècle plus tard, c'est cette sensation étrange de voir le cinéma réfléchir à voix basse, encore incertain de ce qu'il va devenir, mais déjà conscient de ses possibilités. Rien de tonitruant, rien de démonstratif. Juste une table, des cartes, un rire partagé, et la certitude que quelqu'un, ce jour-là, a compris avant beaucoup d'autres que le cinéma pouvait être une histoire mise en scène, même quand elle n'avait l'air de rien. Du génie visionnaire, oui, mais en pantoufles, et c'est peut-être pour ça que ça fonctionne encore.
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