Us
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Après le succès critique de Get out, récompensé par un Oscar du meilleur scénario, Jordan Peele revient en 2019 avec Us, un projet plus ambitieux, plus étrange et plus énigmatique. On y retrouve Lupita Nyong'o dans un double rôle aussi exigeant que déroutant, accompagnée de Winston Duke et Elisabeth Moss. L'attente était grande. Trop grande peut-être. Parce qu'avec Us, Peele ne se contente pas de prolonger les thématiques sociales de son précédent film : il veut tout embrasser, tout dire. Et parfois, il s'égare.
L'histoire démarre pourtant de façon très prometteuse. En 1986, sur la promenade de Santa Cruz, la petite Adelaïde vit un traumatisme dans un palais des glaces. Un reflet, une faille. Trente ans plus tard, devenue mère de famille, elle retourne sur les lieux avec son mari Gabe et leurs enfants. Dès les premiers instants, le film distille un malaise sourd : les coïncidences s'accumulent, les souvenirs remontent, et l'ambiance se fait de plus en plus oppressante. Quand une famille parfaitement silencieuse — et parfaitement identique à la leur — débarque dans leur allée au crépuscule, le film bascule. Et c'est là que Peele déploie son savoir-faire formel : home invasion, jeu de doubles, découpage tendu et bande-son grinçante... jusque-là, tout fonctionne.
Mais dès que le film élargit son cadre au-delà du foyer Wilson, le scénario commence à vaciller. L'idée du doppelgänger est classique, mais puissante ; encore faut-il en faire quelque chose. Au lieu d'approfondir la mécanique intime de cette peur primale, Peele choisit d'étendre le phénomène à tout le pays, ce qui dilue considérablement la tension. L'apparition de la famille voisine, les Tyler, semble plus là pour meubler que pour enrichir. Pire : l'humour bancal du personnage du père, qui n'est jamais aussi drôle qu'il le pense, plombe régulièrement l'atmosphère. On a parfois l'impression que Peele suit une recette, dissémine des indices pour mieux nous perdre, mais que la logique interne de son monde n'a pas été pensée jusqu'au bout. Le twist final, qu'on devine de plus en plus tôt, aurait pu être fort, mais il arrive trop tard, et apporte plus de questions que de réponses.
Quant aux personnages, il y avait matière à creuser. Adelaïde porte le film sur ses épaules, habitée, ambiguë, mais les autres membres de la famille semblent trop souvent réduits à leur fonction scénaristique : le père balourd qui détend l'atmosphère, la fille ado sarcastique, le petit garçon mystérieux. Leurs doubles, en revanche, sont fascinants. Ce sont eux qui imposent une étrangeté presqu'organique, grâce à leur gestuelle déformée, leur regard vide et leur logique inconnue. On aurait aimé rester davantage dans leur monde, dans cette angoisse muette, plutôt que de leur coller un plan de domination sociale aux contours flous.
Car oui, Us est politique, comme Get out l'était. Il évoque la fracture sociale, la dualité entre les privilégiés et les oubliés, la misère souterraine. Il y a même une référence directe à la chaîne humaine de 1986 censée sensibiliser à la faim dans le monde. Tout cela est louable, mais traité de manière trop symbolique pour convaincre pleinement. Le film aurait gagné à choisir entre la fable fantastique à la Quatrième dimension et le brûlot social. À vouloir tout faire, il finit par survoler.
Cela dit, visuellement, Peele reste un vrai cinéaste. La photographie de Mike Gioulakis est sublime, avec ces teintes chaudes en plein jour et ces plongées nocturnes dans l'ombre. Le travail sonore est précis, les compositions de Michael Abels appuient juste. La scène du palais des glaces, sans musique, est un exemple d'effroi pur. Et l'usage du morceau remixé de I got 5 on it reste un moment fort. De ce point de vue-là, Us en impose.
En ce qui concerne le jeu d'acteurs, c'est clairement Lupita Nyong'o qui emporte la mise. Magnétique dans ses deux rôles, elle insuffle une intensité troublante à chaque apparition. Son alter ego, Red, est glaçant, son débit haché, presqu'étranglé, évoque autant un trauma enfoui qu'un cri retenu. Winston Duke fait ce qu'il peut avec son personnage un peu trop écrit pour soulager l'ambiance, mais il a une vraie présence. Elisabeth Moss, même en rôle secondaire, s'amuse visiblement dans la surenchère, et son double est franchement flippant. Les enfants sont également très solides, en particulier Shahadi Wright Joseph, étonnante de maîtrise.
Au final, Us est une œuvre aussi intrigante qu'imparfaite. On sent l'envie de faire un grand film, mais l'ambition déborde parfois du cadre. Trop de pistes ouvertes, trop de symboles appuyés, pas assez de cohérence. Pourtant, quelque chose reste. Des images. Des sons. Une atmosphère. Une idée. Le film marque, même s'il agace. Un genre de cauchemar bancal, mais stylisé, qui aurait pu être brillant avec un peu plus de rigueur. Pas de quoi renier Peele, mais il va falloir qu'il se recentre. En attendant, pour ceux qui aiment l'horreur tordue et les doubles jeux de miroir, Us reste une expérience à tenter. Peut-être pas à comprendre. Mais à ressentir.
L'histoire démarre pourtant de façon très prometteuse. En 1986, sur la promenade de Santa Cruz, la petite Adelaïde vit un traumatisme dans un palais des glaces. Un reflet, une faille. Trente ans plus tard, devenue mère de famille, elle retourne sur les lieux avec son mari Gabe et leurs enfants. Dès les premiers instants, le film distille un malaise sourd : les coïncidences s'accumulent, les souvenirs remontent, et l'ambiance se fait de plus en plus oppressante. Quand une famille parfaitement silencieuse — et parfaitement identique à la leur — débarque dans leur allée au crépuscule, le film bascule. Et c'est là que Peele déploie son savoir-faire formel : home invasion, jeu de doubles, découpage tendu et bande-son grinçante... jusque-là, tout fonctionne.
Mais dès que le film élargit son cadre au-delà du foyer Wilson, le scénario commence à vaciller. L'idée du doppelgänger est classique, mais puissante ; encore faut-il en faire quelque chose. Au lieu d'approfondir la mécanique intime de cette peur primale, Peele choisit d'étendre le phénomène à tout le pays, ce qui dilue considérablement la tension. L'apparition de la famille voisine, les Tyler, semble plus là pour meubler que pour enrichir. Pire : l'humour bancal du personnage du père, qui n'est jamais aussi drôle qu'il le pense, plombe régulièrement l'atmosphère. On a parfois l'impression que Peele suit une recette, dissémine des indices pour mieux nous perdre, mais que la logique interne de son monde n'a pas été pensée jusqu'au bout. Le twist final, qu'on devine de plus en plus tôt, aurait pu être fort, mais il arrive trop tard, et apporte plus de questions que de réponses.
Quant aux personnages, il y avait matière à creuser. Adelaïde porte le film sur ses épaules, habitée, ambiguë, mais les autres membres de la famille semblent trop souvent réduits à leur fonction scénaristique : le père balourd qui détend l'atmosphère, la fille ado sarcastique, le petit garçon mystérieux. Leurs doubles, en revanche, sont fascinants. Ce sont eux qui imposent une étrangeté presqu'organique, grâce à leur gestuelle déformée, leur regard vide et leur logique inconnue. On aurait aimé rester davantage dans leur monde, dans cette angoisse muette, plutôt que de leur coller un plan de domination sociale aux contours flous.
Car oui, Us est politique, comme Get out l'était. Il évoque la fracture sociale, la dualité entre les privilégiés et les oubliés, la misère souterraine. Il y a même une référence directe à la chaîne humaine de 1986 censée sensibiliser à la faim dans le monde. Tout cela est louable, mais traité de manière trop symbolique pour convaincre pleinement. Le film aurait gagné à choisir entre la fable fantastique à la Quatrième dimension et le brûlot social. À vouloir tout faire, il finit par survoler.
Cela dit, visuellement, Peele reste un vrai cinéaste. La photographie de Mike Gioulakis est sublime, avec ces teintes chaudes en plein jour et ces plongées nocturnes dans l'ombre. Le travail sonore est précis, les compositions de Michael Abels appuient juste. La scène du palais des glaces, sans musique, est un exemple d'effroi pur. Et l'usage du morceau remixé de I got 5 on it reste un moment fort. De ce point de vue-là, Us en impose.
En ce qui concerne le jeu d'acteurs, c'est clairement Lupita Nyong'o qui emporte la mise. Magnétique dans ses deux rôles, elle insuffle une intensité troublante à chaque apparition. Son alter ego, Red, est glaçant, son débit haché, presqu'étranglé, évoque autant un trauma enfoui qu'un cri retenu. Winston Duke fait ce qu'il peut avec son personnage un peu trop écrit pour soulager l'ambiance, mais il a une vraie présence. Elisabeth Moss, même en rôle secondaire, s'amuse visiblement dans la surenchère, et son double est franchement flippant. Les enfants sont également très solides, en particulier Shahadi Wright Joseph, étonnante de maîtrise.
Au final, Us est une œuvre aussi intrigante qu'imparfaite. On sent l'envie de faire un grand film, mais l'ambition déborde parfois du cadre. Trop de pistes ouvertes, trop de symboles appuyés, pas assez de cohérence. Pourtant, quelque chose reste. Des images. Des sons. Une atmosphère. Une idée. Le film marque, même s'il agace. Un genre de cauchemar bancal, mais stylisé, qui aurait pu être brillant avec un peu plus de rigueur. Pas de quoi renier Peele, mais il va falloir qu'il se recentre. En attendant, pour ceux qui aiment l'horreur tordue et les doubles jeux de miroir, Us reste une expérience à tenter. Peut-être pas à comprendre. Mais à ressentir.
Ma note58%
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