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· Julien   Lepage

La vague
Dennis Gansel
2008

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Illustration de critique : La vague
C'est une curiosité, le cinéma allemand. Une cinématographie qui représente moins de 10 % de parts de marché sur son propre territoire, contre 40 % pour la France, et qui peine à s'exporter, malgré quelques succès retentissants comme La vie des autres ou Good bye, Lenin!. Dennis Gansel tente de surfer sur cette vague (c'est le cas de le dire) avec La vague, sorti en 2008 outre-Rhin, porté par Jürgen Vogel dans le rôle du professeur et une ribambelle de jeunes acteurs dont Frederick Lau et Max Riemelt. Le film a cartonné en Allemagne (plus de deux millions de spectateurs) et il faut admettre que le matériau de départ a tout pour séduire.

L'histoire, en effet, est vraie. En 1967, un professeur d'histoire californien nommé Ron Jones, face à des élèves incapables de comprendre comment une population entière avait pu suivre aveuglément le nazisme, décide de leur faire vivre l'expérience de l'intérieur. Il instaure une discipline, un salut, un uniforme, un symbole. Le groupe s'appelle la Troisième Vague : référence à peine voilée au IIIe Reich. En cinq jours, l'expérience échappe à tout contrôle avant d'être stoppée net. C'est ce matériau, adapté en roman par Todd Strasser sous le pseudonyme Morton Rhue — un classique au programme de nombreuses écoles allemandes depuis vingt ans —, que Gansel transpose dans l'Allemagne contemporaine.

Dans le film, le professeur Rainer Wenger hérite du cours sur l'autocratie lors d'une semaine thématique lycéenne, alors qu'il rêvait d'enseigner l'anarchie. Vexé, il décide de compenser par l'action : il crée avec ses élèves un mouvement, instaure des règles strictes, exige qu'on l'appelle par son nom de famille, distribue des chemises blanches en guise d'uniforme. Le groupe baptise son mouvement « la Vague », se dote d'un salut, d'un logo, d'un site Internet. En quelques jours, les anciens rejetés s'intègrent, la cohésion est étonnante, les résultats sportifs s'améliorent. Puis vient le dérapage : violences, exclusion des non-membres, actes délictueux… Jusqu'au dénouement tragique, inventé par le scénario, l'original n'ayant pas connu pareille issue.

Le problème, c'est que le scénario se contente de dérouler sa démonstration comme un cours magistral qu'on n'aurait pas demandé. Les nazis sont méchants, les méchants sont méchants, et être méchant, c'est pas gentil. Voilà, en substance, ce que le film a à dire. Le schéma est verrouillé dès la première bobine : on sait où on va, on sait pourquoi, on sait qui va résister et qui va craquer. Les pièges du « film à thèse » sont tous allègrement franchis : les personnages incarnent des positions plutôt que des individus, chaque scène illustre un point du syllabus plutôt qu'elle ne raconte quelque chose. C'est du cinéma pédagogique au sens le plus scolaire du terme.

Ce qui est dommage, parce que le sujet contient une vraie question philosophique que le film préfère escamoter. La reductio ad Hitlerum est un peu trop commode. En désignant le nazisme comme le summum de l'endoctrinement pathologique, on occulte commodément l'éléphant dans la pièce : l'endoctrinement n'est pas une anomalie nazie, c'est une constante humaine. Les Américains hyper-patriotiques qui ont envoyé leurs fils mourir à Iwo Jima chantaient aussi à l'unisson. Les communistes soviétiques brandissaient eux aussi un salut, une couleur, un symbole. Les méchants de l'Histoire sont, en général, ceux qui ont perdu les guerres et dont les livres scolaires ont été écrits par d'autres. Gansel ne pose jamais cette question-là, préférant la confort d'un manichéisme sans risque. C'est une occasion manquée, et pas une petite.

Les personnages ne font qu'aggraver le diagnostic. Wenger est le prof cool ex-punk qui écoute les Ramones dans sa voiture le matin : une couverture narrative pour nous le rendre sympathique avant de le montrer dériver. Autour de lui gravitent les archétypes obligatoires : la rebelle anti-capitaliste qui distribue ses discours préconçus, le garçon mal dans sa peau qui trouve enfin sa place dans la communauté et finira par tout faire déraper, le couple dont l'histoire d'amour sert de thermomètre émotionnel au récit. Aucun de ces personnages ne surprend, ne contredit ses propres a priori, ne vit en dehors de sa fonction dramatique. Ils sont des pions sur un échiquier déjà résolu.

Du côté de la mise en scène, Gansel a choisi l'esthétique du teen-movie américain : montage clipesque, caméra nerveuse, cuts au rasoir, bande-son rock omniprésente avec les Subways, les Hives, du Bonobo pour les scènes romantiques. Ce parti pris formel n'est pas stupide en soi : traiter une histoire sur le fascisme avec les codes visuels de la génération MTV, c'est une façon de dire que la menace est contemporaine, qu'elle parle la même langue que nous. Sauf que Gansel applique ce style à toutes les scènes indistinctement, y compris celles qui mériteraient de respirer, et l'effet de distanciation recherché devient vite une manière de ne pas s'attarder sur ce qui fâche. On peut faire une longue liste des transitions les plus « rock », des mouvements de caméra les plus rapides, des plans les plus courts… et cette liste n'aurait rien à envier à un clip de MTV. C'est visuellement nerveux et intellectuellement paresseux.

La bande-son, justement, force le trait en permanence. Elle souligne, elle insiste, elle commente là où le silence aurait parfois tout dit. On a l'impression que Gansel ne fait pas confiance à son spectateur pour ressentir sans être guidé ; et ce manque de confiance transparaît dans chaque choix de réalisation. Quant aux acteurs, le résultat est très inégal. Jürgen Vogel s'en tire honorablement dans un rôle qui demande plus de charisme que de profondeur : il est crédible, habité, et porte le film sur ses épaules avec une certaine conviction. Mais autour de lui, plusieurs des jeunes comédiens peinent à sortir de la posture, à exister en dehors de leurs répliques, et certaines scènes collectives tournent franchement à la sitcom ; un registre que le sujet n'appelait pas vraiment.

Ce qui reste, une fois les génériques passés — écrits façon tags de graffiti, détail qui résume assez bien l'ambiance —, c'est un film divertissant, honnête dans ses intentions, qui aurait pu être bien plus. Le sujet méritait un traitement à la hauteur de son vertige. On pense à ce qu'aurait pu en faire un cinéaste moins pressé de conclure : ou on se souvient que l'expérience originale de Ron Jones, elle, n'avait pas de fin dramatisée pour rassurer le spectateur, et que c'est précisément ça qui la rendait intéressante.
Ma note47%
Vu le 2 Mars 2009


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