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· Julien   Lepage

V pour vendetta
James McTeigue
2005

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Illustration de critique : V pour vendetta
V pour Vendetta, réalisé par James McTeigue, est un film sorti en 2005 qui adapte librement la célèbre bande dessinée d'Alan Moore et David Lloyd. Produit par les Wachowski, alors encore Andy et Larry, le projet avait de quoi exciter : une dystopie politique portée par un héros masqué, interprété par Hugo Weaving, et face à lui, une Natalie Portman qui n'avait pas encore totalement épuisé le capital sympathie de Léon. On retrouvait aussi John Hurt, ironie du sort devenu dans ce film le visage du pouvoir totalitaire, lui qui incarnait Winston Smith dans 1984. Bref, sur le papier, c'était lourd.

L'intrigue prend place dans un futur autoritaire où la Grande-Bretagne est tombée sous le joug d'un régime fascisant. Le peuple est muselé, les minorités sont pourchassées, et les opposants ont disparu ou se taisent. Dans ce contexte, un mystérieux homme masqué nommé V entreprend une croisade explosive contre l'ordre établi. Il sauve une jeune femme, Evey, d'une agression policière, la prend sous son aile, et tente, à travers elle, d'éveiller une forme de conscience collective. Une année durant, il échafaude son plan, jusqu'au fameux 5 novembre, date symbolique de la conspiration de Guy Fawkes, jour où il promet de faire tomber le Parlement.

Sur le plan du scénario, le film coche les cases du thriller politique tout en lorgnant vers le conte initiatique. C'est fluide, parfois même élégant, mais aussi inégal. L'intrigue se déploie avec une solennité qui frôle parfois la pose : entre les grands discours en voix off, les citations littéraires balancées comme des punchlines, et les explosions montées sur du Tchaïkovski, on sent le besoin constant de souligner l'importance du propos. Mais l'ensemble souffre d'un traitement trop simplifié. L'univers dystopique, bien que visuellement cohérent, se contente souvent de surfaces : la critique du pouvoir y est univoque, les rebondissements prévisibles, les figures du mal caricaturales. La subtilité politique de la BD a été remplacée par un vernis hollywoodien — joli, mais trop lisse.

Les personnages, eux, évoluent dans cette tension constante entre archétypes et ambitions plus complexes. V est présenté comme une figure insaisissable, à la croisée du vengeur romantique et de l'idéologue radical. Mais là encore, le film semble hésiter : est-il un martyr, un terroriste, un mentor ? Plutôt que de faire de cette ambiguïté un ressort dramatique, il tend à arrondir les angles, jusqu'à humaniser un personnage qui, dans la BD, incarnait bien plus une idée qu'une personne. Evey, quant à elle, suit un parcours de transformation qui aurait pu être bouleversant, mais son arc souffre d'un manque de profondeur : elle est d'abord une jeune femme apeurée, puis une adepte, puis une héritière symbolique — mais tout cela se fait presque mécaniquement, sans que l'évolution ne semble pleinement ressentie.

Le film cherche à évoquer des thèmes puissants — l'oppression, la peur, la liberté, la responsabilité individuelle —, et il le fait avec une sincérité manifeste. Mais cette sincérité est affaiblie par une approche manichéenne. Le message est clair : les gouvernements corrompus doivent tomber, les peuples doivent se réveiller. C'est noble, c'est généreux… mais c'est aussi naïf. Les nuances politiques s'évaporent derrière une esthétique de la révolution. Il ne reste que des slogans. Le film prétend nous parler d'anarchie, mais ce qu'il propose, c'est un fantasme de justice pyrotechnique, qui s'arrête aux portes du réel. On aurait aimé plus de contradiction, plus de malaise, plus d'audace.

Côté mise en scène, McTeigue livre une première réalisation honorable, mais sans éclat. Il y a des idées, parfois même de très beaux tableaux — les couloirs de la Galerie des Ombres, le final nocturne, les plans sur les foules masquées — mais aussi beaucoup d'effets gratuits : ralentis inutiles, combats chorégraphiés qui tombent à plat, transitions clipesques. Il faut saluer le travail sur les décors, les lumières, et surtout la bande-son : entre la musique de Dario Marianelli et l'usage audacieux de l'Ouverture 1812, certaines séquences trouvent une puissance presqu'opératique. Mais on sent aussi que McTeigue reste dans l'ombre des Wachowski, qui infusent leur esthétique post-Matrix dans tous les recoins de l'œuvre.

Les performances des acteurs sont sans doute ce que le film a de plus solide. Natalie Portman s'investit pleinement dans son rôle, allant jusqu'à se raser la tête pour une scène de torture assez marquante. Elle incarne une Evey fragile, mais décidée, et parvient à rendre crédible sa lente émancipation. Hugo Weaving, quant à lui, réussit l'exploit de donner vie à un personnage dont on ne voit jamais le visage. Sa diction, son port, sa manière d'habiter le masque sont remarquables, même si le script ne lui permet pas toujours d'échapper aux tirades ampoulées. Autour d'eux, le casting secondaire tient la route : Stephen Rea en flic fatigué, Stephen Fry en animateur mélancolique, ou encore John Hurt, qui cabotine avec une intensité presque trop grande pour le reste du film.

Avec le recul, V pour Vendetta reste un objet cinématographique intrigant, ni raté, ni vraiment marquant. Il ambitionne beaucoup, mais s'enferme dans un discours trop balisé pour vraiment secouer. Il flatte plus qu'il ne questionne, brille plus qu'il ne brûle. Pour ceux qui n'ont pas lu la BD, c'est un film correct, un divertissement avec un vernis subversif. Pour les autres, c'est un compromis frustrant.
Ma note59%
Vu le 6 Février 2010


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