Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Voltaire, une imposture au service des puissants
Marion Sigaut
2014

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Voltaire, une imposture au service des puissants
Admettons-le franchement : on ne s'attaque pas à Voltaire sans un certain culot. Le bonhomme est partout : sur les boulevards, dans les salles de classe, dans la bouche des éditorialistes qui le convoquent dès qu'un événement tragique réclame une caution philosophique. Depuis janvier 2015 et le fameux « nous sommes tous Voltaire », la figure du patriarche de Ferney a été tellement utilisée, agitée, brandie, qu'on pourrait presque lui coller une bande-annonce. C'est dans ce climat saturé de voltairisme de circonstance que Marion Sigaut publie ce livre, et le timing n'est pas anodin.

Sigaut est une historienne française née en 1950, spécialiste du XVIIIe siècle, qui a derrière elle quelques ouvrages sérieux sur l'Ancien Régime, dont Mourir à l'ombre des Lumières, publié chez Actes Sud en 2010 et consacré à l'affaire Damiens. Ce Voltaire, une imposture au service des puissants s'inscrit dans la continuité de ce travail de débroussaillage du siècle des Lumières, mais avec une ambition plus frontale, presque polémique. On est loin du monumental Voltaire en son temps de René Pomeau ou de la biographie de Raymond Trousson. Ici, pas de bienveillance de mise, pas de consensus académique à respecter.

Le projet est simple à résumer : montrer que le Voltaire qu'on nous enseigne — le défenseur des opprimés, le champion de la tolérance, l'ami de l'humanité — est une construction, un masque soigneusement entretenu, et que derrière se cache un personnage autrement moins flatteur. Sigaut s'appuie principalement sur la correspondance de Voltaire lui-même pour le retourner contre sa propre légende. La méthode a quelque chose de jubilatoire : laisser parler le sujet, le laisser se contredire, se trahir. Et il faut reconnaître que la correspondance de Voltaire — qui compte des milliers de lettres — est un gisement inépuisable de formules qui font aujourd'hui tousser. Ses propos sur le peuple, qu'il méprisait ouvertement, sur les juifs, sur les protestants qu'il flattait en public tout en les raillant en privé, sont là, noirs sur blanc, difficilement niables.

L'auteure consacre plusieurs chapitres aux affaires qui ont fondé la réputation humaniste de Voltaire, notamment l'affaire Calas. Sur ce point, elle ose ce que peu osent : remettre en question l'innocence de Jean Calas, ou du moins l'instrumentalisation qu'en a faite Voltaire. C'est l'un des passages les plus dérangeants du livre. Elle explore aussi la relation avec Frédéric II de Prusse, qui illustre assez bien la thèse centrale : Voltaire gravitait autour du pouvoir avec une constance remarquable, se rendant indispensable aux puissants tout en cultivant une image de rebelle. Le roi de Prusse lui-même, pourtant grand admirateur, finit par écrire à son sujet des lignes d'une férocité cuisante, que Sigaut cite avec un plaisir visible.

Il y a dans ce livre quelque chose qui fonctionne vraiment : le rythme. Ça se lit vite, ça ne s'embarrasse pas de la lourdeur académique, et certains passages ont une vraie vivacité narrative. On pense parfois à ces documentaires-chocs qui déconstruisent une icône avec les archives de l'icône elle-même ; le genre de chose qu'on regarderait volontiers un dimanche soir sur Arte. Sigaut a le sens de la formule et sait ménager ses effets. Sur la question de l'avarice de Voltaire — un aspect effectivement peu mis en avant dans les manuels — elle est particulièrement savoureuse.

Mais le livre a ses limites, et elles ne sont pas minces. La principale : Sigaut déclare elle-même ne pas s'intéresser à l'œuvre de Voltaire. C'est un aveu d'une étrangeté assez sidérante pour un livre qui prétend faire le portrait complet d'un écrivain. Juger Voltaire l'homme sans Candide, sans le Traité sur la tolérance, sans les Lettres philosophiques, c'est comme faire la biographie d'Orson Welles en ignorant Citizen Kane. On obtient un portrait à charge cohérent, mais borgne. Par ailleurs, les sources privilégiées — Fréron, La Beaumelle — étaient des adversaires déclarés de Voltaire de son vivant, et les utiliser sans en interroger les biais, c'est appliquer à Voltaire exactement le reproche qu'on lui fait à lui.

Reste que le livre remplit une fonction utile, celle de rappeler que les grandes figures nationales méritent d'être lues entièrement, y compris dans leurs contradictions les plus inconfortables. Les extraits expurgés des éditions scolaires sont une réalité, et Voltaire antisémite ou méprisant du peuple est un fait historique que la vulgate officielle a depuis longtemps mis sous l'éteignoir. Pour ça, Sigaut fait un travail de salut public. On peut lire ce livre comme on regarderait un réquisitoire : en sachant qu'on n'entend qu'une partie… mais en admettant que cette partie-là méritait d'être entendue.

Voltaire, une imposture au service des puissants est un livre imparfait, partial, parfois agaçant dans ses certitudes, et néanmoins stimulant. Il force à se reposer des questions qu'on croyait réglées, et ça, c'est toujours bon signe.
Ma note80%
Lu le 14 Mai 2018


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.