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· Julien   Lepage

Wallace et Gromit : le mystère du lapin-garou
Nick Park et Steve Box
2005

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Illustration de critique : Wallace et Gromit : le mystère du lapin-garou
Les studios Aardman avaient déjà conquis le public avec leurs courts-métrages en pâte à modeler, mais l'idée de transformer Wallace et Gromit en vedettes d'un long-métrage relevait du pari risqué. Nick Park et Steve Box ont relevé le défi en 2005 avec Le mystère du lapin-garou, porté par les voix françaises de Peter Sallis, Ralph Fiennes et Helena Bonham Carter dans sa version originale. Après cinq années de production acharnée et quelque 2,8 tonnes de pâte à modeler, le duo britannique tentait de prouver que l'artisanat pouvait encore rivaliser avec les grosses machines hollywoodiennes de l'animation numérique.

L'histoire nous plonge dans le petit village anglais où notre inventeur loufoque et son chien fidèle ont monté une entreprise d'extermination écologique, « Anti-Pesto ». À l'approche du concours annuel de légumes géants, leur méthode douce de capture de lapins fait fureur jusqu'à ce qu'une créature monstrueuse, un lapin-garou titanesque, se mette à ravager les potagers. Lady Tottington, aristocrate excentrique et organisatrice du concours, fait appel à nos héros pour neutraliser la bête, tandis que l'arrogant Victor Quartermaine préfère la solution radicale du fusil de chasse. Entre transformations nocturnes, course-poursuite aérienne et révélation sur l'identité du monstre, le récit multiplie les péripéties avec une énergie constante.

Le scénario, signé Mark Burton et Bob Baker, s'amuse intelligemment avec les codes du film d'horreur classique. Les références à King Kong et au Loup-garou de Londres parsèment le récit sans jamais l'alourdir, créant un pastiche affectueux plutôt qu'une parodie facile. Pourtant, cette volonté de coller aux standards du long-métrage hollywoodien dessert parfois l'originalité qui faisait le charme des courts. La structure narrative, prévisible dans ses grandes lignes, suit un peu trop sagement le manuel du film d'animation familial : méchant caricatural, romance sous-développée, happy end attendu. Les moments de pure inventivité visuelle compensent heureusement cette sagesse narrative, notamment lors des scènes de transformation ou de la bataille finale dans l'avion de foire, qui a d'ailleurs nécessité huit semaines de tournage pour deux petites minutes à l'écran.

Les personnages conservent leur charme intact, même si leur transposition sur quatre-vingt-cinq minutes révèle quelques limites. Wallace reste ce génial inventeur naïf obsédé par le fromage Wensleydale (dont les ventes ont d'ailleurs bondi de 23 % après la sortie du film). Gromit, muet, mais expressif grâce à ses cinquante positions de sourcils différentes, demeure le cerveau du duo, communiquant plus d'émotions avec un haussement d'arcade sourcilière que bien des personnages bavards. Lady Tottington apporte une touche de fantaisie aristocratique bienvenue, tandis que Victor incarne le méchant de service avec une efficacité caricaturale qui frôle parfois la facilité. Le lapin-garou lui-même, avec ses oreilles de 2,5 mètres et sa fourrure cousue main, devient paradoxalement attachant malgré sa nature destructrice.

Au-delà de l'intrigue légumineuse, le film développe des thèmes étonnamment contemporains pour une production qui sentait bon la tradition. La question du traitement éthique des animaux nuisibles traverse tout le récit, opposant l'approche humaine de nos héros à la brutalité de Victor. L'obsession britannique pour le jardinage et les concours de légumes devient une métaphore douce-amère de la compétition sociale, où chaque courgette géante cache des ambitions démesurées. La transformation de Wallace peut se lire comme une critique subtile de nos pulsions refoulées, même si le traitement reste évidemment léger. Cette capacité à glisser des réflexions adultes dans un divertissement familial rappelle les meilleures productions Pixar, sans toutefois atteindre leur profondeur émotionnelle.

La réalisation technique force l'admiration, même six ans après. Chaque plan témoigne d'un travail de bénédictin : 42 animateurs travaillant simultanément sur 30 décors, produisant péniblement trois secondes de film par jour. La direction photo de Tristan Oliver sublime la texture unique de la pâte à modeler, créant des ambiances gothiques lors des scènes nocturnes qui rappellent les films de la Hammer. La partition de Julian Nott, mélange savant de suspense hitchcockien et de fantaisie britannique, accompagne parfaitement l'action sans jamais l'écraser. Les effets spéciaux, utilisés avec parcimonie pour les explosions de légumes ou certains mouvements de caméra impossibles en stop-motion pure, s'intègrent harmonieusement sans trahir l'artisanat fondamental du projet. On regrette parfois que certaines séquences s'étirent, victimes d'un montage qui peine à maintenir le rythme serré des courts-métrages originaux.

Les voix françaises remplissent leur office sans éclat particulier, là où la version originale bénéficie du charisme naturel de Peter Sallis, voix historique de Wallace depuis les débuts. Ralph Fiennes campe un Victor délicieusement antipathique, tandis qu'Helena Bonham Carter insuffle à Lady Tottington cette excentricité british qui lui va comme un gant. Le casting secondaire, peuplé de vétérans du théâtre britannique, apporte cette authenticité villageoise indispensable. Peter Kay en constable borné ou Liz Smith en voisine acariâtre contribuent à créer cette atmosphère de province anglaise où le moindre légume écrasé devient un drame shakespearien. Le doublage français, correct, mais sans génie, perd malheureusement une partie de ces nuances très british qui font le sel de l'original.

Six ans après sa sortie, le film conserve un charme indéniable mais révèle aussi ses limites face aux productions plus ambitieuses qui ont suivi. L'Oscar du meilleur film d'animation décroché face aux Noces funèbres de Burton récompensait autant l'exploit technique que l'œuvre elle-même. Cette victoire célébrait surtout la survie miraculeuse de l'artisanat face au tout-numérique, d'autant plus symbolique que l'incendie des studios Aardman quelques mois après la sortie avait détruit tous les décors et accessoires du film. Wallace et Gromit : le mystère du lapin-garou reste un divertissement familial honorable, techniquement impressionnant, mais qui peine à transcender complètement son format d'origine. Les amateurs d'animation artisanale y trouveront leur compte, tout comme les nostalgiques du duo britannique.
Ma note72%
Vu le 21 Mai 2011


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