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· Julien   Lepage

X-files, aux frontières du réel
Chris Carter
1993

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Illustration de critique : X-files, aux frontières du réel
Certaines séries arrivent à un moment précis de l'histoire de la télévision comme un météore : elles fracassent le paysage, laissent un cratère, et tout ce qui vient après doit composer avec ce qu'elles ont changé. X-Files, lancée en 1993 sur la Fox par Chris Carter, est de celles-là. Un showrunner qui, à l'époque, n'avait jamais vraiment été mordu par la science-fiction — il écrivait pour des magazines de surf et des téléfilms Disney — et qui pourtant allait construire l'une des mythologies les plus denses, les plus paranoïaques et les plus durables de la fiction américaine. Il faut saluer le culot de la chose. L'histoire, tout le monde la connaît, ou croit la connaître. Fox Mulder, agent du FBI relégué dans les sous-sols de l'agence avec ses posters d'OVNIs et son manque de sommeil chronique, enquête sur des affaires non résolues impliquant des phénomènes que la raison peine à digérer : extraterrestres, monstres de toutes sortes, complots gouvernementaux, phénomènes inexpliqués à la frontière du fantastique et du politique. À ses côtés — et c'est tout le génie du dispositif —, Dana Scully, médecin légiste et agent rigoureux, chargée par la hiérarchie de surveiller son coéquipier et de couler sa crédibilité. Sauf que la série s'arrange systématiquement pour placer Scully en position de témoin de l'inexplicable, tout en lui refusant obstinément les preuves qui lui permettraient d'y croire pleinement. Ce jeu de bascule entre foi et raison, répété sur neuf saisons originales et plus de deux cents épisodes, aurait pu virer au procédé mécanique. Il devient, dans les meilleures heures de la série, une véritable philosophie de la perception. Structurellement, X-Files fonctionne sur deux rails parallèles. D'un côté, les épisodes "loners" — des histoires autonomes, quasi anthologiques, souvent d'une inventivité remarquable et couvrant un spectre thématique vertigineux, du body horror au thriller politique en passant par la comédie noire pure. De l'autre, la mythologie : l'arc narratif long, celui des extraterrestres et de la grande conspiration gouvernementale, avec ses informateurs dans des parkings sombres, ses fumeurs de cigarettes sans nom et ses révélations au compte-gouttes. C'est précisément là que le bât blesse, et il faut l'admettre franchement : Carter est un génie du concept, un architecte inspiré du mystère, mais un scénariste parfois décevant lorsqu'il s'agit de tenir les promesses de ce qu'il a érigé. Les épisodes mythologiques commencent à tourner en rond à partir de la saison 5, empilent les retournements de situation sans jamais vraiment avancer, et donnent le sentiment d'une intrigue dont l'auteur lui-même a perdu le fil d'Ariane — à supposer qu'il en ait jamais tenu un. Heureusement, la série ne repose pas sur ses seules épaules. Ce qu'on ne dit pas assez, c'est à quel point X-Files a été une forge exceptionnelle de talents. Vince Gilligan — oui, le futur créateur de Breaking Bad — y fait ses classes et y signe certains des meilleurs épisodes autonomes de la série. Frank Spotnitz, futur père de The Man in the High Castle, co-écrit la mythologie à partir de la saison 3. Et surtout, il y a Darin Morgan, frère du scénariste Glen Morgan, qui signe au total quatre ou cinq épisodes sur l'ensemble de la série — et qui représente à lui seul l'une des voix les plus singulières de la télévision américaine des années 90. Ses épisodes — "Humbug", "Clyde Bruckman's Final Repose", "Jose Chung from Outer Space" — sont des bijoux de mélancolie comique, des fables sur la croyance et le sens de l'existence, où Carter lui-même a eu l'élégance de dire qu'il ne pouvait pas ne pas les tourner, même lorsque la chaîne s'y opposait. Ce qui unit Mulder et Scully va bien au-delà du binôme professionnel classique. La série construit en filigrane l'un des couples les plus frustrants et les plus attachants de la fiction télévisée : deux êtres que tout sépare — la foi et la raison, le deuil et le pragmatisme, la chaleur émotionnelle débordante contre la maîtrise froide — et qui ne peuvent pourtant fonctionner que l'un avec l'autre. Mulder est hanté par la disparition de sa sœur depuis l'enfance, cette blessure fondatrice qui donne à toute sa quête une dimension intime, presque œdipienne. Scully, de son côté, se construit progressivement comme une figure de résistance autant que de doute, refusant de se laisser avaler par le vortex de son partenaire tout en y plongeant inexorablement. Sur neuf saisons, le spectateur "devient" peu à peu Mulder, selon la formule qui circule depuis longtemps dans les cercles fans, et c'est peut-être l'une des plus belles illusions que la série ait réussi à construire. Côté réalisation, X-Files a été pionnière dans l'application de standards cinématographiques à la fiction télévisée, à une époque où c'était encore l'exception. Les cinq premières saisons, tournées à Vancouver sous un ciel perpétuellement bas et pluvieux — ce qui n'est d'ailleurs pas un choix anodin : la région servait de décor universel, on a même peint des carrières en ocre rouge pour simuler les paysages du Colorado —, tirent parti de cette lumière glauque et humide avec une maîtrise photographique rare pour le petit écran. Kim Manners et Rob Bowman forment à partir de la saison 2 le grand duo de réalisateurs de la série, capables de sublimer aussi bien la tension atmosphérique d'un épisode d'horreur que le vertige paranoïaque d'une scène d'action. Mark Snow, au synthétiseur, signe une bande-son qui a su rester dans les mémoires sans jamais écraser les images : cette ligne mélodique suspendue, hypnotique, entre le drone électronique et la nappe ambiante, définit le son des années 90 autant que n'importe quel album de l'époque. David Duchovny — qui avait failli rater le rôle parce qu'il parlait trop lentement à l'audition — construit Mulder avec une économie ironique très particulière, une distance légèrement absurde qui empêche le personnage de sombrer dans le pathétique de la figure du croisé solitaire. C'est un acteur qui fait beaucoup avec peu, et dont les meilleurs moments sont souvent les plus discrets. En face, Gillian Anderson est proprement stupéfiante. La Fox avait rechigné à la choisir — trop petite, pas assez blonde, pas assez "pulpeuse" selon les termes d'époque —, et Carter avait dû la monter sur un escabeau pour compenser la différence de taille avec son partenaire. Elle finira par empocher le Golden Globe et l'Emmy Award pour son interprétation de Scully atteinte d'un cancer en saison 4 — une performance d'une sobriété bouleversante. Les rôles secondaires méritent également mention : Mitch Pileggi en assistant-directeur Skinner, recasé au premier rang parce qu'il était arrivé à l'audition de mauvaise humeur et le crâne mal rasé — exactement ce qu'il fallait —, William B. Davis dans la peau de l'Homme à la cigarette dont on ne saura jamais le vrai nom et qui était, dans la vraie vie, non-fumeur depuis la fin des années 70. Avec le recul de 2016, au moment où la saison 10 vient de décevoir la plupart des fans, on mesure mieux ce que les sept premières saisons de X-Files représentent vraiment : un monument de l'âge d'or télévisuel américain, inégal par construction — on ne peut pas demander à une série de vingt-deux épisodes annuels une cohérence absolue —, mais traversé de fulgurations qu'on ne voit nulle part ailleurs. La série a ouvert une porte que Lost, Fringe, Stranger Things ou Millennium n'auraient pas existé sans elle. Elle a changé la façon dont on regarde le monde, au sens propre : difficile, après neuf saisons aux côtés de Mulder, de ne pas jeter un œil suspicieux aux voitures noires garées trop longtemps sous sa fenêtre.
Ma note65%
Vu le 20 Août 2016


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