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· Julien   Lepage

Yes man !
Peyton Reed
2008

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Illustration de critique : Yes man !
Dire « oui » à la vie, c'est bien joli sur un marque-page de chez Nature & Découvertes, mais est-ce que ça suffit à porter un film de presque deux heures ? C'est la question que pose Yes man, comédie de Peyton Reed sortie fin 2008 outre-Atlantique et débarquée chez nous en janvier dernier, avec à sa tête un Jim Carrey dont on se demandait sincèrement, après le catastrophique Nombre 23 et le très oubliable Braqueurs amateurs, s'il avait encore quelque chose à offrir au genre qui l'a rendu célèbre. À ses côtés, Zooey Deschanel, Bradley Cooper et le toujours impérial Terence Stamp. Le film est adapté (très librement) du mémoire éponyme de l'humoriste britannique Danny Wallace, qui raconte les six mois qu'il a passés à répondre « oui » à absolument tout, suite aux paroles d'un inconnu croisé dans un bus londonien. L'anecdote est savoureuse ; le passage à Hollywood, forcément, édulcore un peu le propos. Précisons d'ailleurs que le rôle devait initialement revenir à Jack Black, ce qui aurait donné un film radicalement différent ; pour le meilleur ou pour le pire, impossible de trancher.

Carl Allen, donc, est un employé de banque à Los Angeles, spécialiste du refus systématique. Depuis son divorce avec Stephanie, il s'est enfermé dans une routine d'une tristesse confondante : boulot, location de DVD, canapé, sommeil. Ses amis Peter (Cooper) et Rooney (Danny Masterson) n'arrivent plus à le sortir de sa coquille, et le bonhomme rate même la soirée de fiançailles de son meilleur pote sans ciller. Un jour, une vieille connaissance le traîne à un séminaire de développement personnel animé par un certain Terrence Bundley, gourou charismatique en costume sombre, qui lui fait prêter un « pacte du oui » : désormais, Carl devra dire oui à tout, sous peine de voir le destin se retourner contre lui. Et dès sa première nuit de « yes man », les choses s'enchaînent : il conduit un SDF au bout de la nuit, tombe en panne, et croise la route d'Allison, jeune femme fantasque qui anime des cours de « joggographie » et chante dans un groupe alternatif. La machine est lancée : promotion au travail, saut à l'élastique, cours de coréen, leçons de guitare, cours de pilotage… jusqu'à ce que, bien entendu, la frénésie du oui finisse par se retourner contre lui.

Sur le papier, le scénario signé Nicholas Stoller, Jarrad Paul et Andrew Mogel ressemble trait pour trait à celui de Menteur, menteur, et c'est bien là le problème principal du film. On retrouve la même mécanique de « contrainte comportementale » qui génère des situations cocasses, le même arc de rédemption par l'absurde, la même crise sentimentale du troisième acte chronométrée au quart de tour. La ficelle est si familière qu'on pourrait presque deviner chaque rebondissement avec dix minutes d'avance. Quand Carl accepte une fellation de sa voisine octogénaire édentée, on voit le gag arriver de loin. Quand Allison découvre que ses « oui » ne sont peut-être pas sincères, la rupture tombe pile là où Robert McKee recommanderait de la placer dans n'importe quel manuel de scénario. Force est d'admettre, cependant, que la première moitié fonctionne plutôt bien : le concept permet de varier les plaisirs (un coup de guitare ici, du coréen là, un saut à l'élastique par-dessus un pont) et la progression de Carl reste plaisante à suivre tant que le film ne se prend pas trop au sérieux. C'est quand il s'embourbe dans la romance convenue et dans sa leçon de morale finale que tout s'affaisse.

Le personnage de Carl, précisément, est à la fois le point fort et le point faible de l'ensemble. Fort, parce qu'on croit à sa déprime initiale : le type qui loue des DVD seul un samedi soir et qui laisse son répondeur filtrer tous les appels, ça parle à pas mal de monde. Sa transformation progressive a quelque chose de touchant, presque malgré le film lui-même. Faible, parce que le scénario ne creuse jamais vraiment les raisons profondes de son apathie au-delà du divorce, et que le passage de « non à tout » à « oui à tout » s'opère avec une facilité déconcertante. Allison, de son côté, est un archétype de la « manic pixie dream girl » avant même que le terme ne soit vraiment entré dans le vocabulaire courant : jolie, décalée, musicienne, photographe-joggeuse, elle existe essentiellement pour réveiller le héros de sa torpeur. C'est dommage, parce qu'on sent par moments un personnage plus riche qui ne demandait qu'à exister. Les seconds couteaux s'en tirent mieux, paradoxalement : Norman, le patron geek et fan absolu d'Harry Potter, est une petite merveille comique, et Terrence Bundley, le gourou manipulateur au sourire carnassier, apporte une épaisseur bienvenue. Le reste du casting (Peter, Rooney, Tillie la voisine) remplit son office sans éclat particulier.

Le message du film se résume à une phrase que Carl prononce à un moment donné : dire oui à tout, c'est dire oui à la vie. D'accord, mais encore ? Yes man effleure un vrai sujet : la peur de l'engagement, le confort mortifère du repli sur soi, la difficulté de sortir d'une dépression… Mais sans jamais avoir le courage d'aller au bout. Le dénouement, où Terrence explique benoîtement que le pacte n'était qu'un « point de départ » et pas un engagement définitif, est d'une mollesse assez exaspérante. On est loin de la profondeur d'un Eternal sunshine of the spotless mind, qui traitait de l'amour et de la perte avec autrement plus d'ambition. Reste que dans le contexte de janvier 2009, en pleine crise financière mondiale, il y a quelque chose d'involontairement ironique à voir un banquier américain dire oui à toutes les demandes de prêt : le film, tourné avant la tempête, ne pouvait évidemment pas le prévoir, mais le décalage est savoureux.

La réalisation de Peyton Reed, qu'on connaissait surtout pour American girls et le très moyen La rupture avec Vince Vaughn, est compétente sans être inspirée. C'est propre, ça se regarde sans déplaisir, mais on ne retiendra aucun plan, aucun cadrage, aucune idée de mise en scène. La photographie de Robert D. Yeoman, collaborateur régulier de Wes Anderson, est gâchée par une direction artistique qui ne lui donne rien à filmer de particulièrement intéressant. Le Los Angeles du film est celui de n'importe quelle comédie hollywoodienne : lumineux, propret, interchangeable. En revanche, la bande originale composée par Mark Oliver Everett, alias « E » des Eels, constitue une vraie bonne surprise. Elle donne au film une couleur indie-pop légèrement mélancolique qui tranche agréablement avec la jovialité de surface, et c'est peut-être l'élément le plus personnel de toute l'entreprise. On notera aussi l'utilisation de Separate ways de Journey en sonnerie de téléphone récurrente, détail amusant qui installe le personnage d'emblée.

Côté interprétation, Jim Carrey fait du Jim Carrey ; c'est à la fois le constat et le problème. Les grimaces, le scotch sur le visage, les chutes burlesques, les yeux exorbités : on a déjà vu tout ça dans Ace Ventura ou The mask. Ce qui sauve sa prestation ici, c'est qu'il dose un peu mieux qu'à l'accoutumée, alternant les moments de folie physique avec des passages plus retenus qui lui vont plutôt bien. Il faut dire que le bonhomme s'est investi : il a réellement appris les rudiments du coréen pendant dix semaines avec un coach, John Song, qui apparaît d'ailleurs dans le film ; il a appris la guitare en partant quasiment de zéro, au point de déclarer à HBO que c'était peut-être « la chose la plus difficile qu'il ait eu à faire dans toute sa carrière » ; et il a insisté pour faire lui-même le saut à l'élastique, en une seule prise. L'effort est louable, même si on se dit qu'un tel engagement physique mériterait un meilleur véhicule. En VF, retrouver la voix d'Emmanuel Curtil fait plaisir : il avait été absent sur Le nombre 23 et Horton ; et son timbre colle toujours aussi bien à l'énergie de l'acteur. Zooey Deschanel est charmante, lumineuse, et son numéro musical est probablement la meilleure scène du film. On sent chez elle une fraîcheur qui compense en partie la minceur de son personnage : elle avait déjà démontré ce talent pour rendre attachant un rôle sous-écrit face à Will Ferrell dans Elfe. Terence Stamp apporte une classe folle à chacune de ses apparitions, Rhys Darby vole plusieurs scènes en patron hilarant, et Bradley Cooper fait le job sans forcer. Danny Wallace lui-même apparaît furtivement dans la scène finale au bar, une pinte britannique à la main : un clin d'œil discret à l'auteur du livre original que seuls les initiés repéreront.

Au bout du compte, Yes man est un film auquel on dit « oui, pourquoi pas » plutôt que « oui, absolument ». C'est une comédie honnête, portée par un Carrey en forme et une Deschanel irrésistible, qui fait passer un moment agréable sans laisser grand-chose derrière elle une fois le générique terminé. Le problème, c'est qu'on a l'impression d'avoir déjà vu ce film ; et pas qu'une fois.
Ma note59%
Vu le 28 Janvier 2009


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