N° 388 · Sports et loisirs · Tome 4
Que faut-il savoir sur le mancala ?
Sujet : Le mancala
Bonjour ! Aujourd’hui, je vous propose de découvrir le mancala — ou plutôt les mancalas : pas un seul jeu, mais une famille entière de plus de 800 variantes réparties sur toute la planète. Le principe ? Semer des graines dans des alvéoles creusées dans le bois, la pierre ou la terre, et capturer celles de l’adversaire. Simple en apparence, vertigineux en profondeur. Où tout a-t-il commencé ? En 2024, une archéologue de Yale, Veronica Waweru, a découvert au Kenya une véritable « arcade antique » : vingt tabliers gravés dans la roche, certains superposés à d’autres, plus anciens. À proximité : dix-neuf tumuli funéraires et des marques de festins rituels. Ce site a peut-être été utilisé pendant dix mille ans. Problème : la roche elle-même a cinq cents millions d’années — aucune datation directe n’est possible.
- Auteur
- Julien Lepage
- Publié le
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Bonjour ! Aujourd’hui, je vous propose de découvrir le mancala — ou plutôt les mancalas : pas un seul jeu, mais une famille entière de plus de 800 variantes réparties sur toute la planète. Le principe ? Semer des graines dans des alvéoles creusées dans le bois, la pierre ou la terre, et capturer celles de l’adversaire. Simple en apparence, vertigineux en profondeur.
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Où tout a-t-il commencé ? En 2024, une archéologue de Yale, Veronica Waweru, a découvert au Kenya une véritable « arcade antique » : vingt tabliers gravés dans la roche, certains superposés à d’autres, plus anciens. À proximité : dix-neuf tumuli funéraires et des marques de festins rituels. Ce site a peut-être été utilisé pendant dix mille ans. Problème : la roche elle-même a cinq cents millions d’années — aucune datation directe n’est possible.
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Encore plus loin dans le temps : à « Aïn Ghazal en Jordanie, un plateau taillé dans du calcaire et daté de 5 870 avant notre ère a été interprété comme le plus ancien tablier de mancala. Mais la controverse est réelle — certains experts estiment qu’un simple alignement de trous ne prouve pas l’existence d’un jeu. Le passage de la trace à la preuve est le grand défi de l’archéologie du jeu.
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La première mention écrite du mot « mancala » apparaît vers 960 après notre ère dans le Kitāb al-Aghānī — le Livre des Chansons — rédigé par le Persan Abu al-Faraj al-Isfahani. Le mot vient de l’arabe « naqala » : déplacer. À la même époque, une princesse de l’émirat de Cordoue possède le plus ancien tablier européen connu, en ivoire et métal — il est toujours conservé dans un musée espagnol aujourd’hui.
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La famille mancala se divise en deux grandes branches : les jeux « à un cycle », où les graines traversent le camp adverse, et les jeux « à deux cycles », où elles restent dans son propre camp sur quatre rangées. L’Awalé d’Afrique de l’Ouest, le Bao d’Afrique de l’Est — sur un plateau 4×8 non encore résolu par les ordinateurs — et le Toguz Kumalak d’Asie centrale, considéré là-bas supérieur aux échecs, illustrent cette diversité.
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En Afrique de l’Ouest, le tablier laissé dehors la nuit est une invitation : les esprits sont censés y jouer jusqu’à l’aube. Jouer de nuit soi-même est une transgression — les âmes des Baoulé de Côte d’Ivoire l’utilisaient pourtant délibérément pour désigner un nouveau chef, les ancêtres validant le résultat. Les femmes baoulé jouent aussi à des variantes spécifiques pour influencer le sexe de leur enfant à naître.
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En 2002, Romein et Bal ont résolu l’Awari par analyse rétrograde parallèle : avec un jeu parfait des deux côtés, la partie est toujours nulle. Le premier coup optimal ? Le puits n° 6. Mais le Bao, lui, résiste encore — son espace de positions dépasse tout ce que la recherche exhaustive peut traiter. Et une controverse subsiste : l’Oracle Awari pourrait contenir des erreurs de programmation jamais détectées, car la recherche sur les jeux échappe souvent à toute révision par les pairs.
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Le mancala est entré dans les salles de classe. Des études montrent qu’il développe le calcul mental, la mémoire de travail et la planification — ce que les anciens d’Afrique savaient intuitivement. Certaines écoles américaines de Chicago l’utilisent pour traiter la dyscalculie. Plus surprenant encore : en 1086, le mathématicien vietnamien Mạc Hiển Tích a découvert les nombres négatifs en jouant à l’Ô Ăn Quan, une variante locale — le jeu comme outil de découverte mathématique.
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En 1940, l’Américain William Champion crée le Kalah, version simplifiée du mancala, qu’il commercialise sous le nom générique « Mancala ». Résultat : pendant des décennies, la majorité des Occidentaux ont cru que c’était le jeu original, effaçant des millénaires d’histoire africaine. Le Kalah est par ailleurs défavorable au second joueur — une faille d’équilibre absente des grandes variantes africaines. C’est une appropriation culturelle autant qu’une simplification ludique.
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Voilà ce qu’est le mancala : peut-être le plus vieux jeu de stratégie encore joué aujourd’hui, né quelque part entre l’Afrique de l’Est et le Moyen-Orient, propagé par les caravanes arabes, les routes maritimes et la tragédie de la traite, adapté par chaque culture sans jamais perdre son geste essentiel — semer, compter, capturer. Huit cents noms. Un seul mouvement. Et une question encore ouverte : a-t-il été inventé une fois, ou retrouvé mille fois ?
Transcription complète
Retrouvez ici le texte de l’épisode dans l’ordre de lecture.
- Case 01 Bonjour ! Aujourd’hui, je vous propose de découvrir le mancala — ou plutôt les mancalas : pas un seul jeu, mais une famille entière de plus de 800 variantes réparties sur toute la planète. Le principe ? Semer des graines dans des alvéoles creusées dans le bois, la pierre ou la terre, et capturer celles de l’adversaire. Simple en apparence, vertigineux en profondeur.
- Case 02 Où tout a-t-il commencé ? En 2024, une archéologue de Yale, Veronica Waweru, a découvert au Kenya une véritable « arcade antique » : vingt tabliers gravés dans la roche, certains superposés à d’autres, plus anciens. À proximité : dix-neuf tumuli funéraires et des marques de festins rituels. Ce site a peut-être été utilisé pendant dix mille ans. Problème : la roche elle-même a cinq cents millions d’années — aucune datation directe n’est possible.
- Case 03 Encore plus loin dans le temps : à « Aïn Ghazal en Jordanie, un plateau taillé dans du calcaire et daté de 5 870 avant notre ère a été interprété comme le plus ancien tablier de mancala. Mais la controverse est réelle — certains experts estiment qu’un simple alignement de trous ne prouve pas l’existence d’un jeu. Le passage de la trace à la preuve est le grand défi de l’archéologie du jeu.
- Case 04 La première mention écrite du mot « mancala » apparaît vers 960 après notre ère dans le Kitāb al-Aghānī — le Livre des Chansons — rédigé par le Persan Abu al-Faraj al-Isfahani. Le mot vient de l’arabe « naqala » : déplacer. À la même époque, une princesse de l’émirat de Cordoue possède le plus ancien tablier européen connu, en ivoire et métal — il est toujours conservé dans un musée espagnol aujourd’hui.
- Case 05 La famille mancala se divise en deux grandes branches : les jeux « à un cycle », où les graines traversent le camp adverse, et les jeux « à deux cycles », où elles restent dans son propre camp sur quatre rangées. L’Awalé d’Afrique de l’Ouest, le Bao d’Afrique de l’Est — sur un plateau 4×8 non encore résolu par les ordinateurs — et le Toguz Kumalak d’Asie centrale, considéré là-bas supérieur aux échecs, illustrent cette diversité.
- Case 06 En Afrique de l’Ouest, le tablier laissé dehors la nuit est une invitation : les esprits sont censés y jouer jusqu’à l’aube. Jouer de nuit soi-même est une transgression — les âmes des Baoulé de Côte d’Ivoire l’utilisaient pourtant délibérément pour désigner un nouveau chef, les ancêtres validant le résultat. Les femmes baoulé jouent aussi à des variantes spécifiques pour influencer le sexe de leur enfant à naître.
- Case 07 En 2002, Romein et Bal ont résolu l’Awari par analyse rétrograde parallèle : avec un jeu parfait des deux côtés, la partie est toujours nulle. Le premier coup optimal ? Le puits n° 6. Mais le Bao, lui, résiste encore — son espace de positions dépasse tout ce que la recherche exhaustive peut traiter. Et une controverse subsiste : l’Oracle Awari pourrait contenir des erreurs de programmation jamais détectées, car la recherche sur les jeux échappe souvent à toute révision par les pairs.
- Case 08 Le mancala est entré dans les salles de classe. Des études montrent qu’il développe le calcul mental, la mémoire de travail et la planification — ce que les anciens d’Afrique savaient intuitivement. Certaines écoles américaines de Chicago l’utilisent pour traiter la dyscalculie. Plus surprenant encore : en 1086, le mathématicien vietnamien Mạc Hiển Tích a découvert les nombres négatifs en jouant à l’Ô Ăn Quan, une variante locale — le jeu comme outil de découverte mathématique.
- Case 09 En 1940, l’Américain William Champion crée le Kalah, version simplifiée du mancala, qu’il commercialise sous le nom générique « Mancala ». Résultat : pendant des décennies, la majorité des Occidentaux ont cru que c’était le jeu original, effaçant des millénaires d’histoire africaine. Le Kalah est par ailleurs défavorable au second joueur — une faille d’équilibre absente des grandes variantes africaines. C’est une appropriation culturelle autant qu’une simplification ludique.
- Case 10 Voilà ce qu’est le mancala : peut-être le plus vieux jeu de stratégie encore joué aujourd’hui, né quelque part entre l’Afrique de l’Est et le Moyen-Orient, propagé par les caravanes arabes, les routes maritimes et la tragédie de la traite, adapté par chaque culture sans jamais perdre son geste essentiel — semer, compter, capturer. Huit cents noms. Un seul mouvement. Et une question encore ouverte : a-t-il été inventé une fois, ou retrouvé mille fois ?
Sources et crédits
- Auteur et responsable éditorial
- Julien Lepage
- Date de publication
Les références principales de cet ancien sujet sont en cours d’ajout. La bibliographie de l’encyclopédie est enrichie progressivement.
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