J̇ulien Leρɑɡe

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La horde du contrevent
Alain Damasio
2004

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La horde du contreventSur une planète qui n'est pas la Terre, le vent souffle d'est en ouest. Parfois calme, parfois ravageur, il souffle toujours. Mais d'où vient ce vent ? L'humanité est bien décidée à percer ce mystère en envoyant une horde, depuis l'extrême-aval, jusqu'à l'extrême-amont. Le parcours est long, et dangereux, si bien que les hordes s'éteignent les une après les autres, avançant toujours un peu plus ; repoussant toujours les limites des terres connues, mais ne parvenant jamais jusqu'à l'origine du vent.
Cette fois, c'est différent. La trente-quatrième horde du contrevent est, à ce qu'on dit, la meilleure horde de tous les temps. La dernière aussi. Si celle-ci échoue, l'homme cèdera face au vent. Elle ne doit donc pas échouer.

Ce roman français de fantasy présente un certain nombre d'aspects qui le rendent tout à fait unique. Sur la forme, les numéros de page vont décroissant, comme les héros qui remontent contre le vent pour trouver sa source, le lecteur remonte les pages pour en trouver la première. Autre excentricité : chaque paragraphe est narré par un personnage de la horde, et débute par son symbole propre. On retrouvera le plus souvent le scribe dans cette fonction, défini par « ) », mais on aura l'occasion de lire la plume des autres personnages, avec, pour chacun, leur style propre. « π », le prince, aura un langage soigné, et variera les temps, « ¿´ », le troubadour, jouera avec les mots tout en poésie ou encore « Ω », le traceur (celui qui définie la trace ; c'est-à-dire le chemin à emprunter) se verra doté d'un style très oral et argotique.
Ensuite, sur le fond, là encore Alain Damasio fait preuve d'une originalité folle. Le vocabulaire employé est tout à fait singulier, intégrant à son récit des mots techniques, propres à chaque corps de métier, mais aussi énormément de néologismes en lien avec le vent « chevent » pour désigner des chevaux, « babéoles » pour des babioles, etc. Plus intéressant : il détourne les mots pour leur donner d'autres sens parfaitement limpides. Par exemple, au sein de la horde, la responsable du feu sera la « feuleuse », le botaniste sera le « fleuron », etc.
Tous ces éléments font que les premières pages du roman sont tout à fait déconcertantes. On sent que l'on à affaire à un ouvrage unique. Pour autant, il est difficile de passer son chemin tant le récit devient vite extrêmement prenant. On veut savoir ce qu'il y a au bout du chemin, mais plus prosaïquement, on veut savoir ce qui se cache derrière la prochaine dune, à quoi ressemble la prochaine ville dont tout le monde parle, à quoi ressemblent ces terribles montagnes enneigées que l'on dit infranchissables. On vit cette aventure avec les personnages. Et là encore, les styles et les caractères de chacun sont si marqués qu'on jongle sans problème avec chacun des membres de la horde.
Mieux : plus le récit avance, plus le monde dans lequel évoluent ces personnages se révèle riche et complexe, sans pour autant être moins limpide. Surtout, on vit ce périple comme une véritable aventure, passant d'un lieu à l'autre comme on passe d'île en île dans One piece. Et cette analogie aux mangas est loin d'être anodine, car en effet, certains aspects du roman rappellent furieusement les nekketsu, avec le vif remplaçant le ki, le nen, le chakra ou autre haki. Même les combats d'Erg Machaon contre Silène ou de Te Jerkka contre le Corroyeur sont dignes des plus grands affrontements de l'histoire du Shōnen. Et dans un roman, ça relève de l'exploit !
En parlant d'exploit, il en est un autre que l'auteur parvient à réaliser : c'est celui d'apporter à cette œuvre une conclusion à la fois particulièrement satisfaisante, et à la fois pas du tout attendue (ou plutôt inattendue après les derniers chapitres).
Un sans faute de bout en bout ! Un ouvrage parfaitement original, extrêmement bien écrit, prenant de bout en bout. Bref, un chef-d'œuvre du genre, tout simplement.

Note : 10 / 10

Lu le 2 novembre 2021




       


Julien Lepage
2020