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Chien 51

Films · 2025 · Cédric Jimenez

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Illustration de critique : Chien 51 : Dans un futur proche, Paris a été divisé en 3 zones qui séparent les classes sociales et où l’intelligence artificiel…
Gilles Lellouche et Adèle Exarchopoulos en tête d'affiche, Louis Garrel et Romain Duris en soutien, Valeria Bruni Tedeschi en embuscade, un budget de cinquante millions d'euros, une présentation en clôture de la Mostra de Venise et une adaptation du roman de Laurent Gaudé : sur le papier, Cédric Jimenez avait de quoi faire trembler l'industrie américaine de la science-fiction avec son film le plus ambitieux à ce jour. Après avoir arpenté Marseille dans Bac Nord et les couloirs du RAID dans Novembre, le voilà qui troque le polar réaliste pour l'anticipation dystopique, dans un Paris de 2045 fracturé en trois zones étanches où une intelligence artificielle baptisée ALMA a quasiment éradiqué la criminalité.

L'assassinat du créateur d'ALMA vient enrayer cette belle mécanique sécuritaire. Pour élucider l'affaire, Salia, flic de la zone bourgeoise, et Zem, flic du quart-monde relégué en zone trois, sont contraints de faire équipe malgré leur antipathie de façade et leurs origines sociales inconciliables. S'ensuit une enquête menée tambour battant à travers les strates d'une capitale devenue mille-feuille de castes, entre gratte-ciels étincelants et quartiers laissés à l'abandon, pendant qu'une hiérarchie policière trouble et des intérêts industriels louches viennent compliquer la traque.

Sur le plan strictement plastique, il n'y a pas grand-chose à redire : la direction artistique impressionne, les décors futuristes sont soignés jusque dans le détail, et Jimenez filme ses scènes d'action avec l'efficacité nerveuse qu'on lui connaît depuis La French. Le souci, c'est que ce savoir-faire technique s'accompagne d'un scénario qui n'assume jamais vraiment ses ambitions de science-fiction, au point que le réalisateur lui-même préfère parler d'anticipation plutôt que de coller l'étiquette SF sur son film, ce qui en dit long. On sent, à chaque plan, un cinéaste bien plus à l'aise avec le vocabulaire du polar urbain qu'avec celui de la dystopie : les scènes de filature et de fusillade sont maîtrisées, mais dès qu'il s'agit de faire vivre le monde d'ALMA, de donner de l'épaisseur à cette société de castes algorithmiques, le vernis craque. La comparaison avec Minority report ou Blade runner s'impose d'elle-même, hélas au désavantage de Jimenez, qui emprunte les motifs sans jamais atteindre la cohérence de vision de ses modèles : la scène de chasse au drone façon Guerre des mondes fonctionne, mais elle reste un décalque appliqué plutôt qu'une idée propre.

Le scénario s'appuie sur une opposition de classe convenue et des personnages dont les noms mêmes — Salia, Zem — sonnent comme sortis d'un exercice de scénarisation de première année. Le duo d'enquêteurs que tout oppose est un poncif qu'on nous ressert depuis L'arme fatale, et le film ne fait rien pour renouveler la formule : les ellipses scénaristiques sont nombreuses, les rebondissements téléphonés, et certains raccourcis narratifs (un personnage en prison la veille, libre et opérationnel le lendemain, un commandant acariâtre métamorphosé sans transition en justicier social) trahissent une écriture qui a sacrifié la cohérence sur l'autel du rythme. Lellouche et Exarchopoulos font le travail avec leur professionnalisme habituel, insufflant une chaleur humaine bienvenue dans cet univers glacé, mais leurs personnages restent des archétypes qu'on a vus cent fois ailleurs, davantage définis par leur fonction narrative que par une vraie épaisseur psychologique.

Ce qui frustre le plus, c'est le potentiel gâché. Le postulat de départ (une intelligence artificielle qui organise la société en classes hermétiques, un système de surveillance qui a supprimé le crime au prix des libertés individuelles) offrait un matériau riche pour interroger notre époque et ses angoisses technologiques. Le film effleure ces questions sans jamais les creuser, préférant multiplier les scènes d'action au détriment de toute réflexion un peu ambitieuse, s'éloignant ainsi considérablement du roman noir et désenchanté de Gaudé. Le résultat ressemble à un blockbuster français qui aurait pioché son décor dans la SF sans en épouser l'esprit, un peu comme si Banlieue 13 s'était offert un relooking haute couture sans changer de logiciel narratif pour autant. On reste au milieu du gué : trop premier degré pour être une vraie fable politique, trop académique pour être un pur divertissement jouissif.

Il y a pourtant de quoi saluer le geste : la science-fiction à gros budget est un genre que le cinéma français aborde encore avec une timidité chronique, coincé entre les récents essais plus modestes comme Mars Express ou Le dernier voyage, et l'aspiration à rivaliser avec les productions américaines. Que Studiocanal ait misé une telle somme sur ce pari mérite d'être noté, même si le résultat final tient davantage du blockbuster calibré et sans risque que de l'œuvre de genre habitée. On referme l'expérience avec le sentiment d'un rendez-vous manqué, pas raté, mais manqué : celui d'un film qui avait toutes les cartes en main (casting solide, moyens conséquents, matériau littéraire porteur) et qui a préféré jouer la carte de la sécurité plutôt que de prendre le risque d'une vraie proposition de cinéma. Jimenez gagnerait sans doute à revenir à ce terrain qu'il maîtrise vraiment : les flics, le bitume, la France d'aujourd'hui plutôt que celle de 2045.
Ma note42%

Publié le 3 septembre 2026