Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Dossier 137

Films · 2025 · Dominik Moll

Retour à la galerie
Illustration de critique : Dossier 137 : Le dossier 137 est en apparence une affaire de plus pour Stéphanie, enquêtrice à l’IGPN, la police des polices. Une m…
Cannes 2025, compétition officielle, une possible Palme d'Or qui ne viendra finalement pas : voilà le genre de mise en orbite qui pèse lourd sur les épaules d'un film. Dominik Moll, auréolé du triomphe surprise de La nuit du 12 et de ses sept Césars dont celui du Meilleur Film, revenait avec un dixième long-métrage qui devait confirmer sa mue en grand chroniqueur des institutions françaises. À ses côtés, retrouvé au scénario, son complice de toujours Gilles Marchand, et devant la caméra Léa Drucker, entourée de Guslagie Malanda, Mathilde Roehrich, Jonathan Turnbull et Stanislas Merhar. Le film sort en salles à la mi-novembre, en plein climat où le souvenir des Gilets jaunes ressurgit périodiquement dans le débat public.

Stéphanie, enquêtrice à l'IGPN (la police des polices, rarement filmée avec un tel luxe de minutie) hérite d'un dossier parmi tant d'autres : un jeune manifestant grièvement blessé au visage par un tir de LBD pendant une manifestation tendue. Il s'agit d'identifier, parmi les policiers présents ce jour-là, celui ou celle qui a tiré, et dans quelles conditions. Sauf qu'un détail va faire vaciller la routine administrative de Stéphanie et transformer cette énième affaire en obsession personnelle.

Le plus solide dans Dossier 137, c'est son minutage procédural. Moll s'est visiblement appuyé sur un travail de documentation intense et des entretiens avec des membres de l'IGPN, et ça se sent : auditions, visionnages d'images amateurs, confrontations de versions contradictoires, tout le mécanisme de la preuve par l'image est déployé avec un soin d'horloger. Le film glisse sans arrêt entre un personnage qui regarde son téléphone et l'écran de ce téléphone en plein cadre, façon de matérialiser combien la vérité, ici, se joue moins dans les faits que dans leur captation et leur interprétation. On pense forcément aux thrillers politiques version Pakula ou Boisset, comparaison que la critique n'a d'ailleurs pas manqué de faire, saluant un polar efficace. Le souci, c'est que cette rigueur documentaire, aussi impressionnante soit-elle, finit par tenir lieu de scénario à elle seule. Le sujet (l'impunité structurelle des forces de l'ordre, la difficulté de juger ses pairs) est de ceux qui écrasent tout sous leur gravité et leur importance sociale, au point que le film semble parfois se reposer sur la légitimité de son propos plutôt que sur une vraie tension dramaturgique. On a beau suivre Stéphanie avec constance, la mécanique reste, par intermittence, un peu comparable à ce qu'on croise dans n'importe quelle série procédurale bien faite mais sans grand risque formel.

Léa Drucker, elle, fait ce qu'elle fait toujours très bien : porter un rôle sur les épaules avec une intensité un rien démonstrative, des silences chargés, des regards qui en disent un peu trop long. Ce n'est jamais mauvais, loin de là, mais on sent le mécanisme de l'actrice tourner sous la performance, comme souvent chez elle. Autour d'elle, Guslagie Malanda et Mathilde Roehrich existent sans jamais vraiment déborder du cadre fonctionnel qui leur est assigné. Le film, comme La nuit du 12 avant lui, refuse la résolution nette : la conclusion, chez Moll, n'en est jamais vraiment une, ce qui est cohérent avec son propos sur les zones grises mais peut laisser une sensation d'inachevé, presque de fuite, plutôt que de choix assumé.

On suit tout ça sans déplaisir, avec de vrais moments de tension bien maîtrisée, sans jamais être happé au point d'oublier qu'on regarde un film construit, sérieux, appliqué. Petit plaisir personnel au passage : une partie du tournage a eu lieu à Saint-Dizier, ville qu'on voit rarement à l'écran… sauf que Moll a l'air obsédé par sa base aérienne, un avion de chasse traversant le ciel dans quasiment chaque plan extérieur, comme si la ville n'avait rien d'autre à montrer. Pour qui connaît un peu le coin, ça finit par prêter à sourire. Ceux qui avaient aimé la mécanique froide de La nuit du 12 retrouveront ici une variation honorable mais moins électrisante ; ceux que le sujet Gilets jaunes intéresse pourront aussi se pencher sur Les braises de Thomas Kruithof, sorti la même saison, ou sur Un pays qui se tient sage de David Dufresne côté documentaire. Un travail sérieux et respectable, donc, mais qui ne transcende jamais tout à fait son ambition.
Ma note57%

Publié le 31 août 2026