Intuition
Jeux de société · 1990 · Christiane Adams
Chez Nathan, au printemps 1990, la boîte promettait rien de moins qu'un médium planqué quelque part autour de la table du salon. Signé Christiane Adams, dont on ne sait à peu près rien d'autre, Intuition débarque en pleine vogue des jeux « introspectifs ». Scrupules a ouvert la brèche, et les rayons se remplissent de boîtes qui proposent de parler de soi plutôt que de gagner. L'époque s'y prête : la même année, Whoopi Goldberg jouait les fausses voyantes dans Ghost, les horoscopes s'invitaient au journal télévisé, et tout ce qui sentait un peu l'encens et le pendule faisait vendre.
Le principe tient en deux lignes. À son tour, un joueur tire une carte, annonce le thème (psychologie, spiritualité, portrait chinois), puis lit une question assortie de trois réponses possibles. Il classe secrètement ses préférences avec des jetons posés face cachée. Les autres tentent de deviner ce qu'il a choisi et misent sur leur pronostic avec des jetons de 0, 2, 4 ou 6 points. On révèle, on avance ou on recule, et le premier qui passe des « ténèbres » à la case « médium », au bout d'un parcours de 47 cases, remporte la partie. Rien de compliqué : un quart d'heure de lecture et on s'y met.
Sur le papier, l'idée est excellente. Deviner ce que pense l'autre reste l'un des plaisirs les plus sûrs du jeu de société, et le système de mise a le mérite d'obliger à s'engager : parier gros sur la tante qu'on croit connaître par cœur, c'est prendre le risque d'une humiliation savoureuse. Le problème, c'est ce qu'on donne à deviner. Les questions oscillent entre la banalité administrative et l'abstraction de dissertation de philo. La moitié du temps, le joueur interrogé hésite lui-même, et répond un peu au hasard. À partir de là, l'intuition promise ressemble surtout à un lancer de dé déguisé. On finit par jouer contre le paquet de cartes plus que contre ses proches, ce qui est l'inverse du but.
L'ambiance n'aide pas. Tout se passe en silence, jetons retournés, visages fermés, comme à une table de poker où personne n'aurait le droit de bluffer avec le regard. Là où un jeu du genre devrait provoquer des éclats de rire et des « Non mais tu te fiches de moi, toi, une croisière avec Montherlant ? », Intuition installe une gravité de séance de spiritisme mal éclairée. Le matériel achève de refroidir la table : un plateau minimaliste qui semble sorti des années 70, un parcours austère aux intitulés ésotériques, et des jetons qui évoquent une mallette de poker achetée chez Gifi. Pour un jeu qui vend du mystère, la mise en scène manque cruellement de magie. Et soixante-quinze minutes, c'est long pour une mécanique qui a tout montré au bout de trois tours.
Ce n'est pourtant pas un mauvais jeu. Entre vieux amis ou en couple, quand les questions tombent juste, il produit ces petits moments de vérité où l'on découvre qu'on connaissait moins bien quelqu'un qu'on ne le croyait, et c'est précieux. La règle est claire, l'accès immédiat, et le thème avait de quoi intriguer en 1990. Mais tout y est trop sérieux, trop sage, presqu'austère. Il lui manque la légèreté, la mauvaise foi joyeuse et les discussions qui débordent sur le jeu, soit précisément ce qui fait vivre ce genre de soirée. Empathy, sorti en 2012, reprend la même idée avec beaucoup plus d'humour. Longueur d'onde fait mieux encore en transformant la lecture de l'autre en débat animé, et Dixit remplace les questionnaires par des images qui font réellement travailler l'intuition. Intuition, lui, reste une curiosité d'époque, honnête, mais terne : un médium qui aurait oublié d'allumer les bougies.
Ma note45%
Publié le 27 septembre 2026