Lascars
Films · 2009 · Albert Pereira Lazaro, Emmanuel Klotz

Sous le bitume qui chauffe déjà l'été 2009, le long-métrage d'animation Lascars signé par Albert Pereira Lazaro et Emmanuel Klotz débarque enfin sur grand écran, porté par un casting vocal haut de gamme : Vincent Cassel, Gilles Lellouche, Omar Sy, Fred Testot, Diane Kruger, Frédérique Bel, sans oublier Ismaël Sy Savané (IZM) aux manettes de l'écriture… et l'attente est réelle pour nous autres, fans de la série Canal+ qui avons grandi avec ses pastilles kamikazes.
À Condé-sur-Ginette, l'air sent la mobylette qui chauffe et les vacances lointaines qu'on ne prendra pas. Tony Merguez et José Frelate rêvent de sable et de cocotiers à Santo Rico, mais, arnaque aidant, retombent à la case béton. Chacun bricole son été : Tony joue au petit Scarface en essayant d'écouler une herbe « gentiment » prêtée par Zoran, armoire sensible en quête d'amour en ligne ; José se retrouve intendant d'une villa en chantier où s'invitent Momo l'opportuniste, une demoiselle prénommée Clémence, et une avalanche d'imprévus. Autour, la galerie fait sa ronde : Sammy et Narbé mythonnent des vacances de rêve, la policière Manuella carbure à l'adrénaline et aux pulsions, le juge Santiépi retape sa baraque grâce aux subtilités du Code pénal. L'été s'étire, la lose insiste, la fête les rattrape. Et le film trace sa voie.
Le scénario a la bonne idée d'éviter le piège du « sketch assemblé » en adoptant une forme chorale assumée. C'est exactement ce qu'il fallait pour transposer des pastilles de deux minutes en un récit de 1 h 30 : multiplier les itinéraires, laisser circuler les vannes, maintenir un fil conducteur (les vacances ratées et la méga-teuf finale) tout en gardant du nerf. Les clichés existent, évidemment, parce que la série reposait dessus ; mais l'écriture les redistribue façon farce universelle où tout le monde, des loulous aux notables, passe par la case ridicule, à la manière d'un film des frères Coen : pas de moralisme, juste l'humour comme égalisateur. Tout ne se vaut pas : certaines intrigues secondaires s'étiolent au profit de pistes moins stimulantes, et deux ou trois tunnels comiques tirent un peu en longueur, mais l'ensemble reste remarquablement fluide pour un premier long issu d'un format si court.
Côté personnages, la réussite tient à la clarté du trait dramatique. Tony demeure la petite frappe au grand cœur, fauché par ses propres plans foireux ; José, plus doux rêveur, glisse dans la comédie sentimentale sans quitter la comédie tout court ; Zoran réconcilie la brutalité et la candeur avec un vrai potentiel de gag récurrent ; Manuella dynamite chaque scène où elle apparaît ; le juge Santiépi condense l'hypocrisie d'un système qui sait très bien se rénover à frais réduits. Tous sont lisibles, identifiables en une pose, une mimique, une silhouette : c'est rare, et précieux, dans un comédie chorale.
Le film travaille des thèmes simples, mais solides : l'ennui d'été en banlieue, la mythologie des vacances ratées, le système D comme art de vivre, la représentation joyeuse — et non misérabiliste — d'un territoire souvent caricaturé. L'ironie l'emporte sur le pamphlet ; les stéréotypes sont retournés comme des gants puis passés au mixeur du burlesque. Il y a même quelque chose de tendre dans la façon dont le récit montre la débrouille, l'amitié qui râle mais tient bon, et cette envie d'ailleurs qui se fracasse sur les moyens du bord. En sous-main, la ville devient personnage : non pas décor figé, mais centre de gravité autour duquel tout orbite, place publique où chacun vient prendre la lumière.
La réalisation surprend agréablement. Le style, mi street-art mi manga, insuffle une hyper-expressivité qui colle à la gouaille des dialogues. Les personnages claquent au moindre haussement d'épaule, les plans-séquences animés donnent un vrai souffle, l'intégration 2D/3D reste maligne, et la palette de couleurs vives, saturées, variées, donne de la vie à une cité qui refuse la grisaille. J'adore ce dessin anguleux, volontiers outré, qui épouse la comédie plutôt que de l'illustrer platement. La bande originale, pilotée par la famille hip-hop maison (on reconnaît la patte de Lucien « Papalu » et l'éclectisme des sélections), propulse les scènes sans les écraser ; c'est du « bon son » qui a l'intelligence de ne pas singer l'Americana tout en assumant ses influences. Anecdote pas anodine : la sélection à la Semaine de la Critique à Cannes a donné au projet une vraie rampe de lancement, et le titre international Round da way dit bien l'ambition d'export.
Sur le plan des prestations, la création de voix est un festival. Vincent Cassel mord dans Tony Merguez avec l'énergie goguenarde qu'on lui connaît, quelque part entre la désinvolture de Sheitan et un cousinage vocal plus grand public ; Gilles Lellouche imprime sa carrure comique sans lourdeur ; le binôme Omar et Fred déploie une mécanique parfaitement huilée, écho de leurs duos télé, mais mieux tenus par l'animation ; Frédérique Bel et Diane Kruger apportent une élégance de timbre qui équilibre la testostérone ambiante ; mention enfin pour Ismaël Sy Savané, qui cumule plume et micro avec un sens de la cadence très sûr. Le plaisir est constant, même quand une vanne tombe à plat… c'est le jeu des mitraillettes comiques.
Au bout du compte, je sors avec un grand sourire et quelques réserves mesurées : le pari de l'agrandissement est gagné, la forme chorale tient la route, la ville vibre, les personnages existent, la bande son pulse ; en face, deux ou trois segments moins inspirés et quelques longueurs grignotent l'élan. Rien qui empêche de recommander la séance, surtout à ceux qui aiment l'animation adulte à la française.
À Condé-sur-Ginette, l'air sent la mobylette qui chauffe et les vacances lointaines qu'on ne prendra pas. Tony Merguez et José Frelate rêvent de sable et de cocotiers à Santo Rico, mais, arnaque aidant, retombent à la case béton. Chacun bricole son été : Tony joue au petit Scarface en essayant d'écouler une herbe « gentiment » prêtée par Zoran, armoire sensible en quête d'amour en ligne ; José se retrouve intendant d'une villa en chantier où s'invitent Momo l'opportuniste, une demoiselle prénommée Clémence, et une avalanche d'imprévus. Autour, la galerie fait sa ronde : Sammy et Narbé mythonnent des vacances de rêve, la policière Manuella carbure à l'adrénaline et aux pulsions, le juge Santiépi retape sa baraque grâce aux subtilités du Code pénal. L'été s'étire, la lose insiste, la fête les rattrape. Et le film trace sa voie.
Le scénario a la bonne idée d'éviter le piège du « sketch assemblé » en adoptant une forme chorale assumée. C'est exactement ce qu'il fallait pour transposer des pastilles de deux minutes en un récit de 1 h 30 : multiplier les itinéraires, laisser circuler les vannes, maintenir un fil conducteur (les vacances ratées et la méga-teuf finale) tout en gardant du nerf. Les clichés existent, évidemment, parce que la série reposait dessus ; mais l'écriture les redistribue façon farce universelle où tout le monde, des loulous aux notables, passe par la case ridicule, à la manière d'un film des frères Coen : pas de moralisme, juste l'humour comme égalisateur. Tout ne se vaut pas : certaines intrigues secondaires s'étiolent au profit de pistes moins stimulantes, et deux ou trois tunnels comiques tirent un peu en longueur, mais l'ensemble reste remarquablement fluide pour un premier long issu d'un format si court.
Côté personnages, la réussite tient à la clarté du trait dramatique. Tony demeure la petite frappe au grand cœur, fauché par ses propres plans foireux ; José, plus doux rêveur, glisse dans la comédie sentimentale sans quitter la comédie tout court ; Zoran réconcilie la brutalité et la candeur avec un vrai potentiel de gag récurrent ; Manuella dynamite chaque scène où elle apparaît ; le juge Santiépi condense l'hypocrisie d'un système qui sait très bien se rénover à frais réduits. Tous sont lisibles, identifiables en une pose, une mimique, une silhouette : c'est rare, et précieux, dans un comédie chorale.
Le film travaille des thèmes simples, mais solides : l'ennui d'été en banlieue, la mythologie des vacances ratées, le système D comme art de vivre, la représentation joyeuse — et non misérabiliste — d'un territoire souvent caricaturé. L'ironie l'emporte sur le pamphlet ; les stéréotypes sont retournés comme des gants puis passés au mixeur du burlesque. Il y a même quelque chose de tendre dans la façon dont le récit montre la débrouille, l'amitié qui râle mais tient bon, et cette envie d'ailleurs qui se fracasse sur les moyens du bord. En sous-main, la ville devient personnage : non pas décor figé, mais centre de gravité autour duquel tout orbite, place publique où chacun vient prendre la lumière.
La réalisation surprend agréablement. Le style, mi street-art mi manga, insuffle une hyper-expressivité qui colle à la gouaille des dialogues. Les personnages claquent au moindre haussement d'épaule, les plans-séquences animés donnent un vrai souffle, l'intégration 2D/3D reste maligne, et la palette de couleurs vives, saturées, variées, donne de la vie à une cité qui refuse la grisaille. J'adore ce dessin anguleux, volontiers outré, qui épouse la comédie plutôt que de l'illustrer platement. La bande originale, pilotée par la famille hip-hop maison (on reconnaît la patte de Lucien « Papalu » et l'éclectisme des sélections), propulse les scènes sans les écraser ; c'est du « bon son » qui a l'intelligence de ne pas singer l'Americana tout en assumant ses influences. Anecdote pas anodine : la sélection à la Semaine de la Critique à Cannes a donné au projet une vraie rampe de lancement, et le titre international Round da way dit bien l'ambition d'export.
Sur le plan des prestations, la création de voix est un festival. Vincent Cassel mord dans Tony Merguez avec l'énergie goguenarde qu'on lui connaît, quelque part entre la désinvolture de Sheitan et un cousinage vocal plus grand public ; Gilles Lellouche imprime sa carrure comique sans lourdeur ; le binôme Omar et Fred déploie une mécanique parfaitement huilée, écho de leurs duos télé, mais mieux tenus par l'animation ; Frédérique Bel et Diane Kruger apportent une élégance de timbre qui équilibre la testostérone ambiante ; mention enfin pour Ismaël Sy Savané, qui cumule plume et micro avec un sens de la cadence très sûr. Le plaisir est constant, même quand une vanne tombe à plat… c'est le jeu des mitraillettes comiques.
Au bout du compte, je sors avec un grand sourire et quelques réserves mesurées : le pari de l'agrandissement est gagné, la forme chorale tient la route, la ville vibre, les personnages existent, la bande son pulse ; en face, deux ou trois segments moins inspirés et quelques longueurs grignotent l'élan. Rien qui empêche de recommander la séance, surtout à ceux qui aiment l'animation adulte à la française.
Ma note85%
Publié le 27 juin 2009