Le casse du siècle
Livres · 2026 · Sarah Knafo
Cent vingt mille exemplaires en deux semaines, des unes de magazines en rafale, un site façon mur d'enquêteur avec fils rouges et photos de suspects : la rentrée 2026 a bien eu son braquage, et il s'est déroulé en plein jour, au rayon essais. L'eurodéputée Reconquête Sarah Knafo, ancienne de la Cour des comptes et stratège (et compagne) d'Éric Zemmour, signe chez Fayard son premier livre. Son titre emprunte celui de la version française de The big short, et son ambition est affichée sur la quatrième de couverture : on y entre en victime, on en ressort en juge. À sept mois de la présidentielle, le lecteur sait à peu près dans quelle salle d'audience il met les pieds.
Le dispositif est astucieux. Tout part de Nicolas Durand, salarié médian, marié, père de famille, dont la fiche de paie devient la scène du crime : ce que coûte Nicolas à son employeur, ce qu'il touche, et l'abîme entre les deux. De là, Knafo déroule un procès en bonne et due forme. D'abord l'inventaire des dégâts, domaine par domaine : santé, école, sécurité, énergie, numérique, fiscalité, retraites, Europe. Ensuite la comparution de six accusés : la bureaucratie, la dépense publique, l'élu clientéliste, le fonctionnaire « homme de main malgré lui », la folie normative et le système social. Viennent ensuite les complices, puis les objections de la défense, et enfin le verdict, quinze résolutions censées se tenir les unes les autres. Moins d'impôts grâce à moins de dépenses, moins de normes pour libérer l'entreprise, un État plus sobre et un travail enfin plus payant que l'inactivité.
Reconnaissons à l'ensemble un vrai sens du spectacle. C'est rythmé, clair, souvent drôle, et l'ambiance de tribunal fonctionne mieux que la plupart des programmes électoraux reliés en livre, qui ont généralement le charme d'une notice de micro-ondes. On pense parfois à Douze hommes en colère, sauf qu'ici un seul juré parle et que la délibération est bouclée avant l'ouverture des débats. Sur quelques points, l'auteur tape juste. La démonstration contre l'empilement des normes est saine. Rendre automatique et transparente l'attribution des places en crèche ou des logements sociaux, avec des critères publics et une position visible dans la file d'attente, est une idée concrète et défendable. Et la question de fond, « qu'est-ce que je reçois pour ce que je paie ? », mérite d'être posée franchement.
Le problème commence avec la métaphore elle-même. Knafo prend soin, dès l'ouverture, de préciser que personne ne s'est réuni pour organiser la ruine du pays : pas de plan, pas de cerveau, seulement quarante ans de décisions, de renoncements et d'intérêts accumulés. Soit. Mais un casse sans braqueurs, c'est un peu Le casse de Verneuil sans Belmondo : il reste une voiture qui roule toute seule et un coffre vide dont on ne sait trop qui l'a vidé. En balayant d'emblée toute idée de concertation, l'auteur s'épargne aussi d'examiner les réseaux d'influence qui existent bel et bien : le groupe Bilderberg, les obédiences maçonniques, les dîners du Siècle, ceux du CRIF, les grands corps qui se transmettent les postes clefs, sans parler des armées de lobbyistes qui arpentent les couloirs de Bruxelles. Nul besoin d'y voir un complot pour admettre que leur influence n'est pas nulle, et qu'une enquête qui promet « l'organigramme de toute leur organisation » aurait pu au moins y jeter un œil. Le titre promet des coupables, le texte livre surtout des mécanismes. Et le « préjudice » fonctionne comme un compteur à sens unique. Il additionne ce que Nicolas verse sans jamais vraiment soustraire ce qu'il récupère : soins, école des enfants, future pension.
Le tour d'horizon des chapitres souffre ensuite du même défaut : un bon diagnostic et un angle mort à chaque fois. Sur l'école, on réforme (encore) les programmes, mais le manque de professeurs et les classes à trente-cinq restent hors champ. Or aucun programme ne s'enseigne tout seul. Sur la sécurité, on veut faire exécuter les peines, très bien, mais dans quelles prisons, puisqu'elles débordent déjà ? Sur la santé, les cliniques privées disparaissent alors que l'argument du « on paie deux fois » est brandi à propos de l'école. Sur l'énergie, le fantôme de l'ARENH plane, mais une électricité moins chère relève de la négociation européenne bien plus que d'une décision unilatérale. Le numérique est le passage qui m'a le plus fait bondir. L'État devrait renoncer à construire ses propres outils et se contenter d'être un « client exigeant ». C'est une vision de directeur des achats, pas de stratège. Le jour où Washington décide de couper le robinet ou de truffer ses IA de mouchards, la France n'aura plus que ses bons de commande pour pleurer, alors qu'elle a encore une carte à jouer avec des acteurs comme Mistral. L'ironie, c'est que l'auteur mise ensuite largement sur l'IA pour dégraisser la bureaucratie et automatiser l'instruction des dossiers, sans jamais se demander à qui appartiendrait cette IA.
Sur la fiscalité, la courbe de Laffer et la menace de l'exil fiscal sont appelées à la barre comme témoins de moralité. Taxer davantage les plus riches ne comblerait pas les déficits, c'est vrai. Mais dans un pays où les écarts se creusent, ce serait au moins un signal, et les plus mobiles sont de toute façon déjà partis. Le basculement progressif des retraites vers la capitalisation, financé par des économies et des ventes d'actifs, n'enthousiasme guère, faute d'alternative crédible. Quant à l'Europe, elle est traitée comme un simple paramètre. La surtransposition française est pointée, d'autres pays font mieux sous les mêmes règles, et l'affaire est classée. On attendait une vision de ce que devient une nation souveraine dans cet ensemble, on a droit à une ligne de tableur. La réponse finale, selon laquelle une France enfin gouvernée ferait plier Bruxelles au lieu de la craindre, relève de l'optimisme, ou d'une certaine naïveté.
Les accusés confirment ce sentiment de dossier bien rangé, mais peu instruit. La dépense publique serait trop volumineuse et de mauvaise qualité : c'est une évidence. Mais les gros chiffres d'économies arrivent sans ventilation sérieuse, et l'on ne sait jamais vraiment où passerait la lame. Le non-remplacement des départs en retraite dans la fonction publique est présenté comme indolore. J'ai vu ce système de l'intérieur à Pôle emploi, au moment de la fusion ANPE-Assédic. Dans les faits, les anciens aux salaires confortables s'accrochent le plus longtemps possible, les jeunes compétents quittent le navire, et il ne reste souvent que ceux qu'on aurait voulu voir partir. Le chapitre sur le système social repose tout entier sur les incitations : baisser les charges, resserrer les allocations, et le travail redeviendra payant. C'est logique dans un monde où le travail ne manque pas. C'est beaucoup moins évident dans celui qui s'annonce, où le chômage pourrait s'installer durablement pour des raisons qui ne doivent rien à la paresse. Et voir les médias rangés parmi les complices, quand on sort d'une tournée des unes du Point, du Figaro Magazine et du JDD, a quelque chose de savoureux.
Le verdict final, rendu « en premier et dernier ressort » par un peuple souverain, clôt proprement la métaphore. Mais les objections anticipées par l'auteur sont un peu trop commodes. « Vous n'y arriverez pas », répond-elle en substance, parce que ce serait trop difficile. L'objection plus probable est qu'elle n'y arrivera pas faute d'accéder au pouvoir, ce qui est une tout autre affaire.
Au bout du compte, je referme un livre plaisant, lisible et habilement mis en scène, qui ne révolutionne à peu près rien malgré ce qu'annonce sa couverture. Il installe surtout un positionnement : libéral, droite du travail, individualiste, restrictif sur l'immigration, et plus comptable que souverainiste. On sent partout la magistrate de la rue Cambon : la France y est traitée comme une grosse entreprise en difficulté, et l'auteur comme l'administratrice judiciaire venue assainir les comptes. Cette froideur méthodique a ses vertus, mais on n'y trouve à aucun moment d'élan, d'attachement charnel au pays, à ses paysages ou à son histoire. La politique internationale est absente, comme si la France pouvait se redresser dans une bulle. C'est l'essai d'une gestionnaire brillante plutôt que celui d'une future cheffe d'État, et il laisse l'impression d'une pensée encore un peu verte, qui confond parfois l'addition et la démonstration. Rien de honteux, rien de bouleversant non plus : on passe un moment agréable, on hoche la tête deux ou trois fois, puis on oublie.
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Publié le 28 septembre 2026