Le routard
Films · 2025 · Philippe Mechelen
Christian Clavier a raconté à qui voulait l'entendre qu'un karaoké tokyoïte sur « Les Champs-Élysées » chanté en japonais avait suffi à le convaincre de signer pour ce projet. On aimerait croire que cette anecdote, aussi charmante soit-elle, résume l'esprit du long-métrage de Philippe Mechelen : une envie sincère de voyage, de dépaysement, de troisième âge du Splendid qui se retrouve autour d'un bon mot. Le scénariste des Tuche, passé par les bureaux de l'éditeur du Guide du routard pendant l'écriture d'un Astérix, y a puisé son inspiration au moment où l'ouvrage soufflait ses cinquante bougies. Sur le papier, l'idée avait de la gueule : transformer un totem de la littérature de voyage en toile de fond d'une comédie d'aventure.
Yann Tatin, incarné par Hakim Jemili, rêve de parcourir le monde depuis son studio parisien qu'il ne quitte jamais. Quand il apprend que Le Routard recrute des enquêteurs de terrain, il ment sur son CV, décroche l'entretien face à un Christian Clavier en rédacteur en chef blasé, et se retrouve propulsé à Marrakech avec quarante adresses à vérifier en cinq jours. Le twist comique tient en une phrase : ce routard-là n'a jamais mis un pied hors de chez lui. S'ensuit une cavalcade d'improvisations, de quiproquos avec la police locale et d'un archéologue mystérieux campé par Michel Blanc, dans ce qui restera son avant-dernier rôle avant sa disparition en octobre 2024.
Le problème, c'est que cette prémisse sympathique tient sur un post-it et que personne, entre l'écriture et le tournage, n'a semblé se soucier de la faire tenir sur 87 minutes. Le film déroule son inventaire de clichés touristiques avec l'enthousiasme d'un dépliant d'agence de voyage low-cost : le vendeur de tapis roublard, le chameau qui crache, l'accent qu'on surjoue jusqu'à la caricature. Jemili, qu'on a connu plus inspiré ailleurs, s'épuise à porter seul un personnage écrit sans la moindre aspérité, réduit à enchaîner les gaffes comme on coche des cases. Clavier, égal à lui-même depuis deux décennies, mouline dans un registre qu'il pourrait jouer les yeux fermés, ce qui est à peu près ce qu'il fait. Reste Michel Blanc, cantonné à un rôle sans épaisseur qui ne lui rend pas justice, et c'est peut-être la vraie tristesse de l'histoire : voir un monument du cinéma comique français boucler sa carrière sur un texte aussi anecdotique.
Visuellement, on sent que Marrakech a été filmée avec une réelle tendresse, quelques plans larges rappellent qu'il existe encore des chefs op' capables de rendre justice à une médina. Mais l'ensemble sent le partenariat touristique à plein nez, comme si l'office marocain du tourisme avait coproduit son propre spot publicitaire de deux heures, et les incrustations numériques trahissent un tournage pressé, des raccords qui sautent aux yeux dès qu'on cherche un peu d'harmonie entre le studio et le réel. Le rythme, lui, hésite constamment entre la comédie d'action façon Tuche et la carte postale contemplative, sans jamais choisir, ce qui donne cette impression d'un film tiré dans deux directions à la fois et qui ne va nulle part bien loin.
On a connu Kad Merad empêtré dans une mésaventure comparable avec 100 millions !, un autre exemple de cette comédie française estampillée grand public qui mise tout sur des visages connus et rien sur l'écriture. La comparaison n'est pas flatteuse pour Le Routard, qui n'a même pas la générosité potache de ses modèles façon Les Bronzés.
Et puis il y a cette scène, qu'on n'attendait pas et qu'on n'oubliera pas de sitôt : un flash-back censé montrer Karol Kowalski dans sa splendeur de jeune baroudeur des années quatre-vingt, où Christian Clavier se retrouve rajeuni par ordinateur avec le résultat le plus terrifiant qu'on ait vu à l'écran depuis longtemps. La texture de peau lisse comme du plastique fondu, les yeux qui ne correspondent plus tout à fait au reste du visage, cette impression dérangeante de regarder un masque animé plutôt qu'un être humain : on touche ici à un sommet de vallée dérangeante qui n'a rien à envier à Sylvie Vartan dans Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan, autre exemple récent de technologie numérique employée avec un aplomb qui confine à l'inconscience. La séquence dure trente secondes, elle suffit à faire décrocher n'importe quel spectateur encore accroché à l'histoire, et elle résume assez bien le degré d'exigence général du projet : on a visiblement préféré injecter le budget dans un algorithme de rajeunissement raté plutôt que dans deux ou trois réécritures du scénario.
C'est raté, et c'est triste, doublement triste même, puisque le film porte en lui la disparition d'un acteur qu'on aurait aimé voir partir sur une note plus digne. On sent pourtant, à travers l'énergie mise dans les décors, les partenariats touristiques et les scènes d'action mal calibrées façon poursuite en moto dans la médina, que Philippe Mechelen y croyait dur comme fer, qu'il s'imaginait déjà décliner le concept ailleurs, un « Routard » à Tokyo, un autre à Rio, toute une franchise touristico-comique où Jemili et Clavier auraient fait le tour du globe adresse par adresse. Le score au box-office et l'accueil glacial de la critique comme du public ont dû vite lui rappeler qu'un post-it, même prometteur, ne suffit pas à bâtir un univers. On devrait, avec un peu de chance, échapper à la suite.
Ma note27%
Publié le 14 septembre 2026