Le tronc
Films · 1993 · Karl Zéro, Bernard Faroux
Un cadavre bavard, une valise et Jean-Luc Reichmann aux commandes vocales : voilà ce que proposaient Karl Zéro et Bernard Faroux avec Le tronc, sorti en 1993, à l’époque où l’insolence de Canal+ cherchait sa place au cinéma. Rose Thiéry y incarne Monique Zimmer, entourée notamment de Jean-Pol Dubois, Alexis Nitzer et Jacques Rosny. Le programme annonce une comédie macabre inspirée de l’affaire Simone Weber, passée au filtre d’un humour qui n’entend respecter ni les morts ni les convenances.
Monique a assassiné son amant, Oscar Foulard, et rangé une partie de sa dépouille dans une valise. Seulement, Oscar refuse de se considérer comme définitivement indisponible. Réduit à un tronc, il continue de parler, de désirer et de penser à la bagatelle avec une persévérance que son état civil ne justifie plus vraiment. Ses mésaventures permettent au film de circuler entre différents lieux et personnages, avec cette idée de départ assez réjouissante : la mort n’aurait finalement aucun effet sur la libido ni sur le besoin de raconter sa vie.
Complètement barré, donc. Mais surtout trop foutraque pour que ce soit longtemps intéressant. Le scénario semble confondre liberté et absence de choix : chaque nouvelle extravagance vient rejoindre les précédentes sans leur donner beaucoup de sens, de rythme ou de relief. Les intermèdes musicaux, les apparitions incongrues et les provocations sexuelles composent un défilé dont on comprend assez vite le principe, puis dont on attend laborieusement le renouvellement. Les personnages servent davantage à accueillir le prochain gag qu’à exister, et le parcours de la valise tient lieu de construction dramatique. C’est pratique pour changer de décor ; nettement moins pour donner envie de suivre le voyage.
On pense aux Monty Python, à leur façon de faire dérailler une situation, ou à Calmos pour le mauvais esprit et l’agressivité sexuelle. Mais ces rapprochements soulignent surtout ce qui manque ici : une précision dans l’écriture, un sens du contraste, une manière de conduire l’énormité jusqu’à son point de rupture. N’est pas Blier ou Dupieux qui veut. Chez eux, même lorsque tout paraît gratuit, une logique singulière organise le désordre. Ici, l’absurde ressemble trop souvent à une permission de ne pas développer les idées. Quant à la parenté avec les ZAZ, elle rappelle qu’un gag idiot peut demander une mise en scène extrêmement rigoureuse. Le film préfère généralement en ajouter un autre.
Cette surenchère finit aussi par émousser la provocation. Le sexe, le macabre et les références détournées ne deviennent pas subversifs simplement parce qu’ils se succèdent sans retenue. Vu depuis 2026, Le tronc conserve quelque chose de l’assurance télévisuelle des années Canal : cette conviction qu’un ton insolent suffira à rendre l’ensemble irrésistible. L’irrévérence est bien là, mais elle ne dispense ni d’écrire une scène ni de savoir la terminer. À force d’insister, le film obtient moins le rire que cette petite fatigue familière devant quelqu’un qui tient absolument à nous montrer qu’il ose tout.
Je lui reconnais pourtant une véritable étrangeté, et quelques idées qui auraient mérité un cadre moins brouillon. Surtout, entendre Jean-Luc Reichmann interpréter le tronc d’un homme assassiné, enfermé dans une valise et toujours préoccupé par ses activités sexuelles, reste une curiosité culturelle assez difficile à remplacer. Sa voix peut devenir pénible, mais le décalage possède une saveur particulière aujourd’hui : on n’écoute plus tout à fait de la même manière un animateur aussi installé dans le paysage familial.
Cela suffit pour justifier un coup d’œil, pas pour sauver le film. J’aurais aimé que cette proposition morbide trouve autre chose à faire que multiplier les outrances ; qu’elle transforme son mauvais goût en comédie plutôt qu’en inventaire. Pour l’absurde, les Monty Python offrent davantage de maîtrise ; pour la férocité, Blier sait autrement mieux viser ; pour les retrouvailles avec l’esprit Canal au cinéma, La cité de la peur demeure un choix plus convaincant. Le tronc, lui, laisse surtout le souvenir d’une idée insolite diluée dans un long désordre. On n’oublie pas facilement le concept. On se passerait volontiers d’une bonne partie de son exécution.
Ma note28%
Publié le 4 octobre 2026