La Femme la plus riche du Monde
Films · 2025 · Thierry Klifa
La rentrée cinéma 2025 aura vu ressurgir un fantôme bien de chez nous : l'affaire Bettencourt, ce feuilleton judiciaro-mondain qui avait tenu la chronique française en haleine pendant une décennie entière, entre donations pharaoniques, majordome enregistreur planqué et héritière furieuse. Thierry Klifa, habitué des castings quatre étoiles et des chroniques choralement bourgeoises depuis Les yeux de sa mère jusqu'aux Rois de la piste, s'empare du sujet avec Cédric Anger et Jacques Fieschi à l'écriture, et convoque un plateau qui sent bon le prestige français : Isabelle Huppert, Laurent Lafitte, Marina Foïs, Raphaël Personnaz, André Marcon. Présenté hors compétition à Cannes avant sa sortie fin octobre, le film a d'emblée été vendu comme LA comédie mordante de l'automne, celle qui allait faire du fait divers un miroir tendu à toute une caste.
Marianne Farrère, alias la femme la plus riche du monde, hérite d'une fortune cosmétique colossale et d'une solitude à sa mesure. Débarque Pierre-Alain Fantin, écrivain-photographe flamboyant et affamé de reconnaissance, censé la tirer le temps d'un shooting et qui finit par s'installer dans sa vie, son testament et ses comptes en banque. Autour d'eux gravitent une fille méfiante qui se bat pour exister face à cet intrus, un majordome qui en sait beaucoup trop, et une famille entière qui regarde l'argent filer avec l'élégance crispée de ceux qui n'osent jamais employer le mot qui fâche. On connaît la mécanique, elle est calquée sur le réel jusqu'à l'os, mais Klifa la rebaptise, la maquille en fiction et s'autorise ainsi tous les débordements de ton.
Le vrai sujet du film, ce n'est pas tant l'arnaque que la fascination qu'exerce l'ultra-richesse sur ceux qui l'observent de l'extérieur (nous, en l'occurrence). Klifa filme ce monde avec une gourmandise assumée pour le clinquant, les intérieurs immenses, les codes vestimentaires, et une écriture qui vise le mot d'esprit assassin à chaque réplique. Le problème, c'est que cette gourmandise finit par prendre le pas sur l'ambition satirique : le film s'ouvre sur un tempo enlevé, presque loufoque, avant de ralentir méchamment une fois la mécanique installée, comme si le scénario avait épuisé ses meilleures cartouches dans le premier acte. Les fameuses confessions à contre-jour, sur fond noir, façon commentaires en aparté, sentent le procédé théâtral plaqué plutôt que la nécessité formelle : on sent Klifa hésiter entre la comédie de mœurs et le vrai-faux biopic sérieux, sans jamais vraiment trancher. Le résultat penche souvent du côté Chabrol light, celui qui filme la bourgeoisie se regarder tomber avec élégance et un peu de vacuité, sans atteindre la férocité chirurgicale du modèle.
Ce qui sauve la mise, et sauve même largement, c'est la distribution. Laurent Lafitte compose un Pierre-Alain Fantin détestable jusqu'à la moelle, cocktail de vanité, de duplicité et de vulgarité affichée, et il s'en donne visiblement à cœur joie : c'est le numéro d'acteur le plus jouissif du film, celui qui justifie à lui seul le détour. Isabelle Huppert, elle, fait du Huppert : glaciale, ailleurs, insaisissable, mais avec une pointe de fantaisie comique qu'on ne lui connaît pas toujours, et ce n'est pas rien de la voir renouer à l'écran avec Lafitte neuf ans après Elle de Verhoeven, même si la comparaison s'arrête vite là tant les deux films n'ont rien à voir. Autour d'eux, Marina Foïs et André Marcon tiennent leur partition avec le métier qu'on leur connaît, pendant que Raphaël Personnaz, engoncé dans une raideur façon Delon période chien de faïence, peine davantage à exister face au numéro de Lafitte.
Au bout du compte, on rit souvent (pas mal, même, dans les scènes de joutes verbales autour de la table familiale), mais on regarde aussi le film s'essouffler à mesure qu'il glisse vers le drame et prend son sujet plus au sérieux qu'il ne l'avait promis au départ. C'est un divertissement bien tenu, jamais raté, mais jamais non plus aussi mordant que son sujet le méritait : on pense forcément à L'origine du mal de Sébastien Marnier pour cette ironie sociale qui flirte avec la satire sans toujours oser la caricature, ou encore à Ma Loute de Bruno Dumont pour l'art de moquer les riches sans jamais vraiment les détester. Klifa se situe entre les deux, un cran en dessous de leur radicalité, mais avec une distribution assez solide pour qu'on sorte de la salle sans regret, le sourire un peu ironique aux lèvres.
Ma note62%
Publié le 26 août 2026