Mars express
Films · 2023 · Jérémie Périn, Laurent Sarfati
La science-fiction française s’offre une escapade martienne avec Mars express, premier long métrage de Jérémie Périn, coécrit avec Laurent Sarfati et sorti en 2023. Le duo venu de Lastman y mêle animation adulte, polar futuriste et interrogations sur la conscience artificielle, avec les voix de Léa Drucker, Daniel Njo Lobé et Mathieu Amalric. Un programme qui, sur le papier, promet autre chose qu’une nouvelle visite guidée des rayonnages de Philip K. Dick.
Nous sommes en 2200. Après une mission sur Terre, la détective privée Aline Ruby et son partenaire Carlos Rivera, un androïde porteur des souvenirs d’un homme mort, regagnent Noctis, capitale martienne où les grandes entreprises ont manifestement réglé le problème de la démocratie en se passant d’elle. La disparition de Jun Chow, étudiante en cybernétique, les entraîne dans une enquête mêlant piratage, tueurs augmentés et émancipation des robots. Sous les dehors prospères de cette utopie libertarienne, le commerce de la conscience se porte bien. L’éthique, elle, attend toujours sa mise à jour.
J’avais envie d’aimer ce film, vendu comme une pépite de l’animation française. D’abord parce que cette production mérite d’exister, ensuite parce que son univers possède quelques qualités évidentes. Les décors sont soignés, la coexistence de technologies disparates donne une certaine crédibilité au quotidien martien, et Carlos, avec sa tête holographique sur un corps mécanique, constitue une belle trouvaille visuelle. Le futur ne se résume pas à des néons et à trois écrans transparents : il conserve ses appareils vieillissants, ses différences sociales et ses petits désagréments. C’est dans ces détails que Mars express paraît le plus vivant.
L’image n’est donc pas vilaine, loin de là. L’animation me convainc moins. Son économie de mouvements et l’expressivité limitée de certains visages donnent trop souvent aux échanges une raideur que les scènes d’action, plus travaillées, ne suffisent pas à faire oublier. Le dessin épuré peut être un choix esthétique parfaitement défendable ; ici, je le trouve régulièrement pauvre en nuances. Une composition élégante ne fait pas automatiquement une scène incarnée, et le film semble parfois compter sur ses décors pour accomplir le travail des personnages.
Mais ma principale déception reste le scénario. Blade runner, Ghost in the shell, les lois d’Asimov, les corporations toutes-puissantes, les machines opprimées : les influences ne manquent pas, leur transformation en proposition personnelle beaucoup plus. Je ne demande pas à chaque film de science-fiction de réinventer le genre. Encore faut-il que les éléments familiers produisent autre chose qu’un sentiment de reconnaissance. Ici, leur accumulation finit par ressembler à un inventaire consciencieux : détective cabossée, patron inquiétant, complot industriel, frontière incertaine entre l’homme et la machine. Tout est là, bien rangé, parfois trop bien.
Le récit ajoute à cela une précipitation peu heureuse. Les informations se succèdent, les ramifications s’ouvrent, les concepts réclament leur place, mais les personnages disposent rarement du temps nécessaire pour leur donner un poids affectif. Carlos offre pourtant une matière passionnante : que reste-t-il d’une personne lorsque ses souvenirs lui survivent dans un autre corps ? Le film touche à cette question, puis retourne à son enquête. Même frustration devant la satire politique : cette colonie gouvernée par les entreprises pourrait être mordante, mais la dénonciation demeure largement prévisible. Le milliardaire technologique n’est pas fréquentable, merci, nous avions quelques indices.
Le résultat m’évoque les travers de Chien 51 : un univers qui affiche son ambition, des thèmes sérieux, mais une écriture qui croit parfois leur présence suffisante. Mars express possède davantage d’invention visuelle, sans toujours trouver la construction qui permettrait de relier ses idées autrement que par une succession de révélations. Certaines transitions me paraissent abruptes, certains dialogues trop fonctionnels. À force de vouloir faire tenir tout ce programme dans un format ramassé, le film produit un assemblage dont je vois davantage les intentions que la cohérence.
L’interprétation vocale n’arrange pas mon rapport aux personnages. Le français étant ici la version originale, il ne s’agit pas d’un problème d’adaptation : ce sont bien les voix et leur direction qui me laissent à distance. Daniel Njo Lobé donne à Carlos une retenue compréhensible, mais que je trouve trop plate pour porter toute l’ambivalence du rôle. Léa Drucker me convainc encore moins : ses intonations me semblent parfois décalées par rapport à la tension des scènes, sans que cette discordance dessine une personnalité plus intéressante. Quant à Usul, sa présence n’apporte rien de particulier ; la notoriété ne remplace décidément pas l’aisance au micro. Quelques échanges fonctionnent, mais l’ensemble manque de naturel et de relief.
Tout n’est pas à jeter. Plusieurs idées technologiques sont bien observées, l’action connaît de vrais sursauts, et le dénouement tente un déplacement plus audacieux que ce qui le précède. Ces qualités empêchent le film de sombrer complètement, pas de décevoir. Je reste devant une œuvre appliquée, parfois séduisante, mais trop dérivative et trop peu émouvante pour tenir les promesses de son univers. Mars express m’a surtout donné envie de revoir ses modèles. Heureusement, ses quatre-vingt-cinq minutes lui évitent au moins de transformer la déception en épreuve d’endurance.
Ma note45%
Publié le 12 octobre 2026