Sacrifice
Films · 2026 · Romain Gavras
Les milliardaires veulent sauver la planète, les acteurs sauver leur carrière, et personne n’a prévu de rentrer tôt : voilà le programme de Sacrifice, la comédie noire de Romain Gavras sortie en 2026 sur Netflix. Coécrit avec Will Arbery, le film rassemble notamment Chris Evans, Anya Taylor-Joy, Vincent Cassel et Salma Hayek autour d’un gala de charité sur une île grecque. Un cadre idéal pour parler d’écologie entre deux démonstrations de richesse, avant qu’une secte apocalyptique ne vienne modifier assez brutalement le déroulé de la soirée.
Mike Tyler, vedette de cinéma en perte de vitesse, espère profiter de l’événement pour redorer son image. Il y rencontre surtout Joan, une jeune illuminée persuadée qu’un sacrifice humain empêchera la fin du monde. Pris en otage avec un milliardaire et une malheureuse serveuse qui n’avait rien demandé, Mike découvre une occasion inespérée de devenir enfin le héros qu’il s’est contenté de jouer. La situation possède tout ce qu’il faut pour une farce féroce : des puissants occupés à se donner bonne conscience, des fanatiques convaincus d’avoir raison et un acteur suffisamment narcissique pour envisager sa mise à mort comme une opportunité professionnelle.
On pense inévitablement au Menu, avec Anya Taylor-Joy également, mais ça manque de démesure. Pas de moyens : Gavras sait remplir le cadre, choisir un décor et donner de l’ampleur à une entrée en scène. Les carrières de marbre offrent quelques très belles images, et le gala trouve par moments le ridicule juste, celui d’une élite qui transforme jusqu’à l’urgence climatique en exercice de communication. Le problème, c’est que le film paraît beaucoup plus à l’aise pour organiser cette soirée que pour savoir quoi faire une fois qu’elle déraille.
À mesure que les personnages s’éloignent du buffet, le récit perd sa précision. La satire des célébrités devient une aventure mystique, puis une réflexion sur la foi, le sacrifice, la science et le besoin de reconnaissance. Tout cela pourrait cohabiter, mais encore faudrait-il construire des personnages capables de porter autre chose que leur fonction dans le dispositif. Le milliardaire est un milliardaire, la prophétesse prophétise, et les seconds rôles passent souvent nous rappeler qu’ils sont joués par des gens célèbres. L’arrivée de John Malkovich ajoute de l’étrangeté sans vraiment remettre de l’ordre dans les idées.
Je retrouve ici le même problème qu’avec Le monde est à toi : Gavras s’éparpille, veut traiter de plein de sujets, et n’en traite finalement aucun assez longtemps pour qu’il en reste quelque chose. L’hypocrisie écologique, la vacuité des ultra-riches, les dérives du militantisme et l’ego des artistes se succèdent, mais le film semble prendre leur accumulation pour une pensée. Se moquer de tout le monde ne constitue pas automatiquement un point de vue. Ici, cela permet surtout d’éviter de choisir ce qu’on veut réellement raconter.
Par instants, on dirait un mélange entre Le menu et un film de Gondry, le talent en moins… ou, plus exactement, sans la rigueur du premier ni l’inventivité sensible du second. Gavras cherche le bizarre, mais le bizarre ne suffit pas à produire de la poésie. Chez Gondry, une idée saugrenue peut révéler quelque chose de profondément humain ; ici, elle débouche trop souvent sur une scène supplémentaire dont on attend poliment la fin. Même l’action manque curieusement d’élan. Pour un film qui promet le chaos et un volcan, certaines portions du trajet ont le dynamisme d’une excursion mal encadrée.
Chris Evans sauve tout de même quelques scènes assez drôles. Son acteur déchu, préoccupé par son image jusque dans une situation invraisemblable, possède une fragilité comique qui fonctionne mieux que les grandes ambitions du scénario. Je préfère largement le voir essayer de rester une star que regarder le film tenter de devenir une fable universelle. Anya Taylor-Joy impose de son côté une présence singulière, mais son intensité finit par tourner un peu à vide : elle donne de la conviction à un personnage que l’écriture laisse dans le flou.
Je ne jetterais donc pas tout dans le volcan. Il reste un début plutôt amusant, quelques beaux cadres et des interprètes capables de faire exister momentanément cette étrange équipée. Mais le reste est trop souvent mou, bête et insipide, surtout au regard de ce que le concept promettait. Sacrifice voudrait déranger tout en conservant le confort d’un spectacle élégant, drôle et profond ; à force de ménager chacune de ses ambitions, il les affaiblit toutes. Pour une satire des privilégiés qui assume davantage sa cruauté, Le menu et Sans filtre restent de meilleures tables, même s'ils sont loin d'être des chefs-d'œuvre.
Ma note49%
Publié le 17 octobre 2026