Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Premières vacances
Patrick Cassir
2018

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Premières vacances
À force de croire que l’amour commence toujours par une étincelle, le cinéma français finit parfois par oublier que deux silex frottés trop longtemps peuvent aussi juste donner mal aux mains. Avec Premières vacances, premier long métrage de Patrick Cassir, coécrit avec Camille Chamoux, on embarque donc avec Jonathan Cohen et Camille Chamoux pour une comédie romantique de 2018 qui a la bonne idée de ne pas viser la grande passion hollywoodienne, mais le malaise beaucoup plus crédible des débuts de couple, entre euphorie Tinder, gêne matinale et choix de destination déjà compromis. Marion et Ben se rencontrent, se plaisent, s’emballent, et décident presque aussitôt de partir ensemble. Mauvaise idée, donc excellente idée de comédie. Elle rêve de Beyrouth, lui de Biarritz ; ils finiront en Bulgarie, ce qui ressemble moins à un compromis qu’à une punition administrative inventée par un algorithme de réservation. Lui est commercial, bourgeois, un peu hypocondriaque, vaguement surprotégé par son entourage ; elle est artiste de BD, bobo, colocataire, plus spontanée en apparence, mais pas forcément moins pénible. Le film repose sur ce vieux principe increvable : deux êtres qui n’ont rien à faire ensemble vont devoir vérifier, plan séquence après plan foireux, si les contraires s’attirent vraiment ou s’ils se contentent de se pourrir les congés. Le problème, c’est que Premières vacances ressemble souvent à son pitch : amusant sur le papier, assez prévisible une fois lancé. On pense forcément à Les Bronzés, non parce que le film de Patrick Cassir joue dans la même division, mais parce qu’il touche au même matériau — les vacances comme révélateur de médiocrité humaine. Sauf que là où Les Bronzés transformait la vulgarité des personnages en satire sociale, Premières vacances préfère la mécanique plus confortable de la comédie romantique. Cela donne quelques scènes efficaces, des disputes bien senties, deux ou trois moments de gêne qui font sourire, mais rarement cette cruauté comique qui aurait pu vraiment faire décoller l’affaire. Le scénario a pourtant une base plutôt maligne. Les vacances sont un test impitoyable : on y découvre le rapport de l’autre à l’argent, au confort, à l’improvisation, à la fatigue, à la nourriture locale, aux moustiques, à la tourista et, plus largement, à la possibilité de ne pas être insupportable pendant plus de quarante-huit heures. Sur ce terrain, le film a de quoi observer quelque chose de juste. Il montre assez bien cette période absurde où deux personnes essaient encore de se séduire alors qu’elles ont déjà vu trop de choses l’une de l’autre : les angoisses, les réflexes de classe, les lâchetés, les petites stratégies de domination douce. Mais l’écriture cède trop souvent à la vignette attendue. Les clichés sur les bobos, les beaufs, les locaux, les vacances low-cost et le tourisme pseudo-authentique s’empilent comme des serviettes humides au fond d’un sac de plage. Ben et Marion ne sont pas inintéressants, mais ils sont rarement aimables. Ce n’est pas forcément un défaut : la comédie gagne souvent à fréquenter des gens dont on ne voudrait pas partager l’addition. Le souci, c’est que le film semble parfois les trouver plus attachants qu’ils ne le sont vraiment. On sent, derrière eux, une matière en partie personnelle, nourrie par le couple formé à la ville par Patrick Cassir et Camille Chamoux. Cette proximité apporte parfois de la sincérité, notamment dans les scènes où la mauvaise foi amoureuse devient presque tendre. Mais elle crée aussi une forme de complaisance : le film regarde ses personnages avec une indulgence que le spectateur n’a pas toujours envie de partager. À force de vouloir rendre leurs failles charmantes, il oublie parfois de les rendre vraiment drôles. Ce qu’il raconte le mieux, finalement, c’est moins l’amour que la négociation permanente qui l’accompagne. Où part-on ? Qui décide ? Qu’est-ce qu’un voyage réussi ? Faut-il chercher l’aventure ou le matelas correct ? Peut-on aimer quelqu’un qui n’a pas la même idée du petit déjeuner ? Derrière les gags, il y a une petite étude des imaginaires sociaux du voyage : le fantasme bourgeois du confort assumé, le fantasme bobo de l’authenticité, la honte de vouloir un hôtel propre, la fierté ridicule de souffrir pour “vivre une vraie expérience”. Sur ce point, Premières vacances touche quelque chose d’assez contemporain. En 2022, après deux ans à voir les gens fantasmer le moindre week-end hors de leur salon, cette manière de rappeler que partir ensemble peut aussi être une épreuve de vérité a même un léger parfum documentaire. La réalisation reste sage, parfois trop. Patrick Cassir, venu notamment du clip et de la publicité, signe un film propre, lisible, rythmé sans génie particulier. La Bulgarie apporte un décor moins rebattu que la sempiternelle villa du Sud ou l’appartement parisien avec moulures et névroses incluses, et certains lieux donnent au film une petite étrangeté bienvenue. Mais la mise en scène ne pousse jamais vraiment ce dépaysement vers quelque chose de plus fort. La photographie accompagne, la bande-son meuble, le montage tient la cadence : tout fonctionne honnêtement, sans que rien n’impose une vraie personnalité. On sent davantage le confort d’une bande de comédiens qui s’amusent que la vision d’un cinéaste décidé à tordre la comédie romantique. Heureusement, Jonathan Cohen est là. Même lorsqu’il joue sur un registre déjà familier — mélange de grande gueule fragile, de type sûr de lui jusqu’au premier symptôme digestif, de clown socialement mal équipé — il possède ce sens du décalage qui sauve plusieurs scènes de la simple carte postale comique. Son Ben aurait pu être seulement un beau beauf de vacances ; il lui donne une nervosité, une lâcheté presque enfantine, parfois drôle, parfois franchement agaçante. Camille Chamoux lui répond avec une énergie plus sèche, plus cérébrale, même si son personnage reste prisonnier d’une caricature de bobo parisienne artiste en coloc. Autour d’eux, Camille Cottin, Vincent Dedienne ou Jérémie Elkaïm passent comme des invités à une fête privée : c’est plaisant de les voir, mais on a parfois l’impression que le film compte sur leur simple présence pour créer du relief. Au fond, Premières vacances est une comédie honnête, mais pas inoubliable. Elle a du charme, quelques répliques, une vraie envie de parler des débuts amoureux sans les vernir au sucre glace, et un duo suffisamment solide pour éviter le naufrage. Mais elle a aussi cette paresse typique de certaines comédies françaises récentes : croire qu’un bon concept, deux acteurs populaires et une poignée de situations embarrassantes suffisent à faire un film pleinement satisfaisant. On sourit, on reconnaît des choses, on s’agace un peu, puis on passe à autre chose. Pour une soirée sans grande exigence, cela peut faire l’affaire ; pour un vrai départ vers l’inconnu, mieux vaut peut-être reprendre un billet pour Les Bronzés, ou chercher du côté de comédies de couple plus acides, moins contentes d’elles-mêmes. Reste un film de vacances qui donne parfois envie de rester chez soi, ce qui est déjà, à sa manière, une forme d’efficacité.
Ma note56%
Vu le 2 Novembre 2022


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.