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· Julien   Lepage

Deux jours à tuer
Jean Becker
2008

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Illustration de critique : Deux jours à tuer
Avec Deux jours à tuer, Jean Becker délaisse le ronron familier de ses chroniques provinciales au parfum de lavande pour un terrain plus aride, plus cruel. On est loin de la douceur de Dialogue avec mon jardinier ou du petit monde bon enfant des Enfants du marais. Ici, place à la violence froide et au sabotage émotionnel. Et à Albert Dupontel, en animal blessé, grinçant, brutal, insaisissable. On s'attendait à être surpris, on ne l'est qu'à moitié. Ce qui est déjà pas mal.

L'histoire, en apparence, est celle d'un homme à qui tout réussit. Antoine Méliot, publicitaire en pleine ascension, belle maison, femme aimante, deux enfants, amis fidèles, tout le pack bourgeois classique en version magazine de déco. Et soudain, il explose. Il dit merde à son boulot, humilie ses proches, dynamite son couple, dézingue son entourage en rafale. Deux jours pour tout foutre en l'air. Un cataclysme qui, on le comprend vite, cache une vérité plus sombre, un secret qu'on devine avant même que le film prenne la tangente irlandaise.

Le scénario joue sur un double registre : la jouissance sadique du massacre social, et le pathos qui en découle. La première partie est un vrai festival. Un type qui, en toute conscience, dit tout haut ce qu'on ne pense même plus tout bas, ça fait un bien fou. Le malaise est jubilatoire, les répliques cinglantes, l'écriture vive, parfois cruelle, jamais gratuite. Malheureusement, cette énergie retombe assez vite, le film glisse vers un drame plus convenu, où la surprise laisse place à l'attendu. Le « twist », s'il en est un, n'en est pas vraiment. On comprend très tôt ce qui se trame. Et quand l'émotion déboule, elle est un peu forcée, un peu téléphonée. L'équilibre entre cynisme et mélodrame, tenté par Becker, penche alors du côté le plus facile.

Du côté des personnages, c'est un monolithe central entouré de satellites. Antoine est complexe, dérangeant, incohérent parfois, mais toujours habité. On ne sait jamais si on doit le haïr ou le plaindre. Les autres, à commencer par Cécile, son épouse, manquent un peu de consistance. Ils sont là pour incarner la douleur, l'incompréhension, l'effondrement. Ils traversent le film sans vraiment en changer le cours. Seul le père, dans la seconde moitié du récit, gagne une densité nouvelle. Sa relation avec son fils donne lieu à quelques très belles scènes, notamment autour de la pêche, filmées avec une sincérité désarmante.

Les thèmes abordés sont universels : la mort, la fuite, le refus de la pitié, la peur d'être un poids. Le film cherche à dire que parfois, l'amour passe par la destruction, que se retirer peut être un acte d'amour ultime. Mais il dit cela avec des gros sabots. Le cinéma français n'est pas avare en films sur les hommes en crise existentielle, mais ici, on sent une volonté de casser le moule, d'oser le rejet total. Hélas, cette radicalité est rattrapée par une fin lacrymale, presque moralisante. Ce basculement, cette tentative d'émouvoir à tout prix, amoindrit la portée du geste initial.

La mise en scène reste sobre, classique, sans grands effets. On sent que Becker est plus à l'aise dès que la caméra sort en extérieur, notamment lors du séjour irlandais. Les plans sur le Connemara ont une authenticité et une lumière naturelle qui contrastent avec l'aspect plus compassé des scènes parisiennes. Le choix de tourner dans un lieu qu'il connaît personnellement se ressent, il y a là un souffle, un besoin d'air qui s'accorde bien avec le récit. Le montage est fluide, parfois un peu trop sage. La musique, en revanche, joue pleinement son rôle, notamment le générique de fin, que le réalisateur tenait à imposer jusqu'au bout, refusant qu'on rallume les lumières trop tôt.

Albert Dupontel, lui, est à son sommet. Il ne compose pas, il incarne. Rarement acteur aura su jouer à ce point la brutalité sans jamais perdre l'humanité. Son Antoine est détestable et bouleversant, et c'est à cette ambivalence qu'on s'accroche tout du long. Il porte littéralement le film. Marie-Josée Croze est plus en retrait, même si sa douleur silencieuse touche juste. Pierre Vaneck, quant à lui, impose une belle présence dans un rôle plus rugueux qu'à l'accoutumée. Les seconds rôles font le job, mais n'ont guère d'espace pour exister.

Alors oui, le film commence fort, très fort même, avec une liberté de ton qui fait du bien. Mais il ne tient pas tout à fait ses promesses. À vouloir tout expliquer, tout justifier, il finit par s'excuser d'avoir été audacieux. Il y a une sorte de recul dans la seconde partie, un retour à la norme, comme si le cinéma de Becker reprenait peu à peu ses bonnes habitudes. On aurait aimé qu'il assume jusqu'au bout ce virage sombre et inconfortable. Il reste malgré tout de belles scènes, une performance inoubliable de Dupontel, et une tentative de sortir du cadre. Ce n'est pas un film raté. Juste un film qui aurait pu aller plus loin, mais qui a préféré se replier sur une fin attendue.
Ma note59%
Vu le 10 Novembre 2009


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